Evil Dead Burn de Sébastien Vaniček : L’odeur de l’essence

Stephen King distinguait trois degrés dans l’horreur : d’abord l’angoisse insidieuse, puis la terreur qui hérisse les poils, et enfin le gore qui soulève le cœur. Et si on en croit notre état mental en sortant d’Evil Dead Burn, il est manifeste que Sébastien Vaniček a décidé de compiler la triplette !

Les deux affiches se répondent mutuellement : Evil Dead Burn, tout comme Vermines, sera une histoire de cris et de souffrances mettant à rude épreuve son public. Derrière le projet, le même duo : Sébastien Vaniček et Florent Bernard. Derrière l’horreur, le même crédo : apporter un propos, une substance de fond venant nourrir le terreau de l’effroi. Sans doute encore plus brutal et sans concession que son aîné, la chaleur monte d’un cran dans Evil Dead Burn. Un film qui a du chien et qui montre que la France en a sous la semelle. Plongez avec nous dans ce four crématoire à la rencontre de votre belle-famille préférée.

« Après l’enterrement de son mari, Alice se rend dans la maison isolée de sa belle-famille pour partager un dernier repas à sa mémoire. Mais la réunion familiale bascule dans l’horreur lorsque ses proches se transforment, l’un après l’autre, en créatures démoniaques. Confrontée à cet enfer, Alice découvre que les vœux prononcés autrefois continuent de la lier à son mari… bien au-delà de la mort. »

(c) Metropolitan FilmExport

Une question d’héritage

Vermines avait d’abord fait le tour des festivals. Et très vite, les Américains étaient déjà sur ses côtes. En quête de jeunes talents, Sam Raimi flaire immédiatement le bon filon et contacte, par l’entremise de sa société Ghost House Pictures, le jeune Sébastien Vaniček pour lui proposer une offre impossible à refuser : prendre les commandes du prochain volet de sa saga Evil Dead. Depuis celui de Fede Álvarez en 2013, Raimi semble décidé à dénicher de fortes têtes capables d’insuffler une nouvelle identité à son bébé.

L’idée est simple : concevoir des spin-off indépendants les uns des autres afin que ces jeunes poulains puissent s’amuser comme des fous et repousser les limites de l’horreur, comme lui-même avait pu le faire dans les années 80. Une récréation qui l’amuse autant qu’elle nous amuse. Pourtant, comme Vaniček le confie en interview, il n’est pas un fan hardcore de la franchise.

À vrai dire, et contrairement à son co-scénariste, il ne la découvre que sur le tard, mais en tombe immédiatement amoureux – comment pourrait-il en être autrement ? Il aborde donc le projet moins par révérence que par curiosité : avec l’envie de proposer sa propre vision, une vision française d’une saga mondialement connue. Le challenge était de taille, tout comme le tournage à venir. Des millions d’yeux sont posés sur lui et l’attendent au tournant.

Fast & SoFurious

Cela se ressent dès l’introduction. Les similitudes avec le précédent opus sautent aux yeux : un lac, une mise à mort imminente, et cette impression que le film nous happe comme une mâchoire de requin dès ses premières minutes. Seulement voilà… cette volonté de prouver, de démontrer tout son talent, finit aussi par faire tiquer.

La nervosité du montage (Maxime Caro vient du clip, et cela se ressent), son absence de répit, qui s’étire sur toute la première partie avant même l’arrivée du chaos, finissent par nous griser. Tout paraît brouillon, tumultueux, parfois illisible, pour un résultat qui ne le justifie pas toujours. Vaniček veut imposer sa présence, afficher un rythme haletant. Pour le meilleur comme pour le pire.

Il est difficile de véritablement s’immerger dans cette première partie tant elle manque de respiration. À peine installés sur les rails que la vitesse nous cramponne déjà au siège. Les personnages sont esquissés à toute allure, les situations s’enchaînent sans pause. Après quoi court réellement le film ? Si c’est après notre attention, le pari est parfois manqué. Le découpage souligne chaque effet, souvent au détriment de la subtilité qui était pourtant gravé dans la note d’intention. On sent l’envie de bien faire, d’apporter une énergie neuve, presque bestiale, mais cela se fait parfois au détriment de l’empathie que l’on pourrait développer envers ses personnages. A ce niveau, Evil Dead Rise négociait mieux son virage.

(c) Metropolitan FilmExport

Resident Evil

L’exemple le plus parlant reste sans doute ce premier repas de famille. La mise en scène nous propulse au cœur du dîner dans un enchaînement de plans qui ne prend jamais le temps de poser clairement les lieux ni les rapports d’espace, rendant la scène étonnamment illisible. La vivacité laisse progressivement place à la confusion. On ressent bien la tension sous-jacente, le malaise qui s’installe autour de la table, mais nos sens se nouent et notre attention s’effiloche, incapable de dresser une véritable carte mentale des lieux, et donc de ce qui s’y joue profondément : l’effet prime sur le fond.

Puis le film opère sa mue et bascule dans une horreur plus frontale. Les Deadites prennent possession du père, le récit se resserre enfin et le huis clos referme sa mâchoire. Nous sommes piégés. À partir de cet instant, les défauts inauguraux qui plombaient jusque-là Evil Dead Burn deviennent sa plus grande force. Mention spéciale également au travail de Double Danger qui nous concocte un score d’une redoutable efficacité, capable de passer du strident à l’angoissant avant de s’élever dans des chœurs funèbres flirtant avec une forme d’épicness romantique.

La jeune fille et la mort

Malgré des torrents d’hémoglobine capables de remplir plusieurs campagnes de don du sang, Vaniček privilégie avant tout l’expérience sensorielle. On retrouve cette violence viscérale qui faisait déjà la force de Vermines, avec des acteurs poussés dans un exercice éprouvant : ils rampent, suent, hurlent, encaissent. Les murs tremblent, les coups pleuvent, tandis que la banalité du décor et des objets du quotidien se transforme vite en véritable arsenal. On claque des genoux, on grince des dents, on se cache les yeux comme un enfant apurés devant cette déferlante de gore et d’idées macabres. Il est dans l’ADN d’Evil Dead d’être généreux, et durant plus d’une heure, Florent Bernard et Sébastien Vaniček prennent un malin plaisir à nous lessiver. À côté, Obsession ferait presque figure de promenade de santé.

Toutefois, pour nos deux compères, Evil Dead n’a jamais été qu’une histoire de sang. C’est avant tout une histoire d’amour. En revenant à la racine de la saga, les deux artistes ne cherchent pas seulement à reproduire ses débordements gore ou son grand-guignol jubilatoire ; ils reviennent à ce qui irriguait déjà en silence le Evil Dead 2 de Raimi : un romantisme malade. Qui s’articule autour du travail sur la lumière cendrée de Philip Lozano, un noir & blanc en couleur évoquant celle de S7ven ou du premier Silent Hill de Cristophe Gans.

Dans ce dernier volet, ils dépeignent donc la mort de l’amour. Derrière le cauchemar ambulant se niche une réflexion sur la violence en héritage, celle qui se transmet au sein des familles, celle qui s’insinue dans les replis de l’affection et pousse à la pire des emprises. L’arc du personnage d’Alice en témoigne : femme violentée sous couvert d’une relation toxique qui réussira par l’hyperbole que permet le genre à se défaire de son bourreau et des attentes de sa belle-famille. La lâcheté du beau-frère, la cruauté du beau-père, les remarques venimeuses de la belle-mère seront décuplées par les Deadlites qui, sous une plume française, sont enfin croqués avec plus d’humour noir et d’animosité.

© Metropolitan Films Export

Recoudre les incisions 

Injecter du drame dans l’horreur, c’était déjà la marque de fabrique de Vermines. Pour ce qui est du drame familial, il faut davantage lorgner du côté de Nous, les Leroy, ou plus largement de la plupart des travaux de Florent Bernard, que ce soit au cinéma, dans ses collaborations pour des séries, ou même déjà en germe dans ses premiers courts-métrages YouTube produits par Studio Bagel.

Fidèle à cette idée, le duo détourne également la figure ancestrale de la final girl pour en faire une héroïne plus offensive, moins survivante que véritable combattante – dans la lignée des Wedding Nightmare. Même la musique participe à ce renversement. Entendre La Chanson des vieux amants de Jacques Brel résonner au milieu de cette apocalypse est une idée aussi belle que cruelle. À l’aune de cette histoire, ses paroles prennent un sens soudain plus… sinistre. La poésie de Brel se trouve comme contaminée par l’horreur et révèle la brutalité que peuvent dissimuler certaines passions corrompues. « Je t’aime. – [Mais] ça ne suffit pas. » lance d’ailleurs froidement Alice à son ex avant de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes.

Sans jamais trop appuyer son discours, Evil Dead Burn rappelle qu’un divertissement populaire peut porter un véritable propos, une substance politique, sans pour autant devenir pesant. En prime de quoi, cette réflexion vient constamment nourrir le spectacle et lui conférer son envergure singulière. Jusqu’à ce dernier regard caméra, qui n’est pas sans rendre hommage à celui de Memories of Murder, lorsque les yeux de son héroïne plongent dans les nôtres pour nous prendre à témoin.

Faisant preuve d’une entrée en matière trop précipitée, Evil Dead Burn réussit tout de même à négocier son virage en nous servant un spectacle d’une gourmandise sans borne. De quoi s’imposer sans peine parmi la concurrence et décrocher une place de choix sur le podium des meilleurs films d’horreur de l’année.

Une œuvre à l’image de son titre : méchamment brûlante ! Assez pour déclencher quelques combustions spontanées dans les salles qu’il promet de remplir. Petit conseil : restez proche d’un extincteur ou d’une issue de secours.

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