Obsession de Curry Barker : Make a Wish

Vidé. Rincé. KO ! Pour vous donner une idée plus claire de l’expérience qui vous attend, on pourrait prétendre que Obsession a le même effet qu’une craie grinçante contre un tableau noir où serait inscrit en lettre capitale : « Attention à ce que vous souhaitez car vous risquez de l’obtenir ! » Âmes sensibles s’abstenir.

Chaque année, c’est la même rengaine, la même bataille acharnée : qui montera sur le podium du film le plus terrifiant ? De celui qui vous remuera les tripes comme une essoreuse ou qui vous cramponnera à votre siège comme un naufragé. Hokum aurait pu prétendre à ce titre, mais c’était sans compter sur le dernier né de l’écurie Blumhouse : Obsession, premier long-métrage destiné au cinéma de Curry Barker, qui a déjà tous des grands. Et d’aucun vous diront même que le meilleur moyen de rapidement toucher l’héritage de Mémé Cardiaque, serait de l’inviter à cette prochaine séance de minuit.

« Et si vous pouviez réaliser votre rêve le plus fou ? Un jeune introverti met la main sur un objet magique capable d’exaucer n’importe quel souhait. Son crush de toujours tombe alors raide dingue de lui… jusqu’à l’obsession la plus totale. Faites attention à ce que vous souhaitez. »

© Le Pacte

Plus que tout au monde

Nous avons tous déjà été habités par quelqu’un, obnubilés au point d’entendre son nom dans toutes les chansons de notre playlist Spotify. Comme beaucoup, nous sommes aussi une vaste majorité à avoir goûté la douleur de se faire friendzone par son crush. Et bon sang, combien n’ont pas fait le vœu totalement vain et idiot que l’être aimé ressente la réciproque ? Avec un pitch aussi universel, Curry Barker s’ouvre les portes d’Hollywood tout en nous proposant un train fantôme bien sadique.

A l’ère où la culture incel et la masculinité toxique battent son plein, où l’on confond bonheur et dévouement, amour et compromis, Obsession vient fracasser la fourmilière pour nous confronter à notre propre petit égoïsme dans un écrin de pur cauchemar. Derrière le personnage de Bear, notre héros, d’abord fragile, maladroit et timide, puis au fil du récit, volontairement aveugle et cruel, c’est toute une philosophie de l’autruche, ou plutôt, dans son cas et d’après les mots même de Michael Johnston, son acteur : « du monstre sous le lit qu’il refuse de voir parce qu’il a vraiment envie que son fantasme se réalise.« 

En voeux-tu en voilà

Un des grands points forts du film repose incontestablement sur sa vraisemblance. Que cela soit à travers ces scènes qui s’étirent au maximum afin de jouer avec nos nerfs comme un élastique et ressentir toutes les émotions que traversent les personnages. Ou encore de ces dialogues sans froufrous – quoiqu’une scène de monologue me fera mentir sur ce point. Tout tend vers ce même sentiment de crédibilité. Ceci alors que l’idée même du film – il est vachement drôle de le rappeler – est venue à son réalisateur devant un épisode des Simpson (S3.E07 : la patte de singe).

Harnaché au point de vue de Bear, se délectant de nous figer dans son champ de vision, Obsession nous enferme à double tour derrière les barreaux de son amour contrarié. Une lente descente aux enfers qui sonne comme la morale d’une fable douteuse, dont la seule échappatoire reste la mort. Assis comme un juge au-dessus de son épaule, nous sommes à notre tour pris au piège, condamnés à vivre sa tourmente, nous remémorant notre amour du lycée, et remerciant finalement le ciel que rien de bon ne soit arrivé.

L’empathie que l’on ressent à l’égard de ce jeune homme tout à fait banal ne tient que sur le fragile fil de la naïveté que l’acteur nous laisse croire. Malgré la faute qu’il a commise, malgré ses choix discutables, il souhaite plus que tout au monde que son amour tienne bon. Jusqu’à quelles extrémités peuvent conduire nos obsessions pour autrui ? A quel moment de l’amour cesse-t-il de l’être ? Et au fond, quel est le sens du mot « amour » ?

Voilà tout un tas de questions qui flottent au-dessus de nos têtes durant le visionnage.

© Le Pacte

Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Pourtant au début, l’horreur d’Obsession naît moins de l’effroi frontal que de cette science du décalage, des ruptures de tons, de cette inquiétante étrangeté. Le meilleur exemple tragi-comique que Barker égrène tout du long tient dans la bataille que se livre la BO, oscillant entre musique de synthé légère et purement romantique à des coupes brutales, ou glissant vers des sonorités bien plus effrayantes et assourdissantes. Un vrai schisme qui pose la note d’intention et exhume la célèbre citation de George Lucas : « La musique, c’est 50% d’un film.« 

Ensuite, cette scène de danse macabre, référence directe au Kairo de Kiyoshi Kurosawa, qui hérissera les poils des plus téméraires. Nous sommes déroutés, déstabilisés, profondément confus par ce que nous observons. La caméra de Barker, jouant en permanence sur les échelles de plan ou la recherche du bizarre, apporte de l’envergure à la narration. Puis vient l’électrochoc, l’écrabouillage d’une violence inouïe contre ce pauvre volant, venant nous compresser si fort les tripes qu’on peine à reprendre son souffle. Un arrière goût de Substitution.

Enfin, et naturellement, il serait impossible de chanter toutes les louanges du film sans évoquer le travail colossale du chef-opérateur, Taylor Clemons, qui baigne à chaque instant d’ombre le personnage de Nikki (inquiétante Inde Navarette), crush de Bear, dont le visage et sourire si parfaits, ne sont pas sans rappeler celui mécanique de l’actrice Sophie Thatcher dans Companion, sortie un an plus tôt, et qui à son tour s’amusait à savamment détricoter cette volonté de possession de la gent masculine.

Obsession est l’œuvre d’un auteur biberonné aux productions A24, maîtrisant sur le bout des doigts les mécanismes de la peur et pouvant s’enorgueillir de nous imprimer des images tétanisantes en tête. Passées les 1h40 de ce rodéo effroyable, on quitte la salle les mains aussi flageolantes qu’un Flamby posé sur une machine à laver.

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