Désigné Coupable : La lumière dans l’ombre

Désigné Coupable, réalisé par Kevin MacDonald, met en images le récit de Mohamedou Ould Slahi, un mauritanien arraché de son propre pays par les autorités Américaines. En pleine période post-attentat de New York du 11 septembre 2001, l’homme ne passe pas moins de quatorze années en prison, incarcéré à Guantánamo. Aucune preuve solide de sa culpabilité n’existe cependant.

Incarner Mohamedou nécessite forcément une volonté d’engagement, notamment celle de transmettre une vérité. De donner à voir au spectateur ce qu’il ne peut connaître sans le vécu d’un prisonnier. C’est tout naturellement un Tahar Rahim en pleine montée de carrière – après avoir très brillamment incarné le criminel Charles Sobhraj dans la série Netflix Le Serpent -, qui cette fois-ci décide d’endosser le rôle d’un prisonnier victime des préjugés et des soupçons qui l’accablent. Tahar Rahim n’est toutefois pas la seule grosse tête d’affiche au casting, puisque ce n’est autre que Jodie Foster qui interprète le rôle de Nancy Hollander, l’avocate chargée de défendre l’affaire de l’inculpé.

Quand le monstre n’est que la victime

L’œuvre pose un regard sincère et réaliste sur une justice américaine extrêmement perturbée. Mohamedou est d’abord présenté dans son milieu d’origine : lorsqu’il vit en Mauritanie auprès des siens dans un cadre familial et festif. C’est un homme aimant et solaire qui, du jour au lendemain est retiré de son environnement et livré par son propre pays aux autorités américaines. Jugé comme terroriste potentiel – sans réelles preuves – , il en est réduit à avancer dans l’obscurité, loin de son soleil natal. C’est après une succession d’escales et de rudes épreuves qu’il atterrit dans le très célèbre camp de détention militaire de Guantánamo. Il est désormais plongé dans une grande solitude et ce pendant de longues années. Le réalisateur s’attache à rester toujours extrêmement proche du personnage et à faire comprendre au spectateur les persécutions vécues,  tout en ne tombant jamais dans une forme d’interprétation ou dans un désir de sur-émouvoir son public. La confrontation direct avec la vie du personnage et sa réalité douloureuse, laisse le libre arbitre pour élaborer une réflexion personnelle sur cette incroyable histoire aux multiples injustices.

L’espace se réduit en même temps que le monde extérieur devient inaccessible pour Mohamedou. Les ruses employées sont nombreuses afin de lui soutirer des informations et plus encore, des aveux. C’est par le prisme de son avocate, Nancy Hollander et de son associée Teri Duncan (Shailene Woodley) que cette réalité frappe. Le camp de Guantánamo exige certaines précautions avant de rencontrer les détenus. Il faut prendre des mesures très rigides pour éviter tout désagréments au contact de ceux qui s’y trouvent. Nancy et Teri en sont lourdement averties. Néanmoins, Mohamedou, malgré les mauvais traitements infligés, semble n’avoir aucune once de violence en lui. Il se montre même très affectueux et prêt à accueillir ses visiteuses. C’est un homme dans tout ce qu’il a de plus humain dont le spectateur prend connaissance, en même temps que les avocates. Tandis qu’aux yeux des militaires, il n’est qu’un numéro à abattre. Une cible facile.

Qui est le véritable monstre ?

Prises à vif par les attaques terroristes visées en Amérique – à l’époque où Mohamedou se fait incarcérer -, les autorités américaines doivent à tout prix trouver un visage à l’ennemi. Même quand ce visage, n’est pas le bon. Même quand les preuves sont abstraites ou infondées. Plusieurs figures de la justice sont données à voir et s’affrontent : Il y a la figure patriotique, celle qui est prête à servir son pays avec honneur, tel le personnage du Lieutenant Stuart Couch (Benedict Cumberbatch). Celui-ci croit sincèrement à la culpabilité de Mohamedou. Lorsqu’il réalise qu’aucune preuve n’est fondée, il est capable de faire marche arrière. Il illustre une vision plutôt humble de la justice américaine. L’avocate de la défense, Nancy, incarne quant à elle une forme de justice réfléchie et honnête. Tout comme son client, elle est celle qui fait le preuve de plus d’humanité dans cette histoire, car elle est capable de discernement. Son apprentie Teri reflète davantage une opinion peu tranchée. Celle qui accorde le bénéfice du doute mais qui reste tout de même incertaine pendant un temps.

La partie plus sombre s’incarne par un personnel qui dessert la justice, capable d’user de stratagèmes illégaux dans le but de forcer l’accusé à plaider coupable. Mohamedou est ainsi confronté à une violence psychologique et physique inhumaine. Les traitements sont extrêmes. Il est violenté, menacé, humilié. Tout y passe et laisse place au vrai choc. Le choc de ce qui ne se voit pas caché entre les murs et loin des regards médiatiques. Ce n’est d’ailleurs pas sur les bourreaux que la mise en scène s’attarde, mais bien sur l’accusé. Tahar Rahim insuffle à son personnage la dignité qu’il mérite. En ne jouant pas sur la volonté d’appuyer la gravité de la situation, c’est la partie positive et humble de Mohamedou que l’acteur parvient à mettre en valeur. Pour rentrer dans la peau de celui qu’il représente à l’écran, l’acteur s’est même métamorphosé physiquement : amaigri, le visage creusé de fatigue mais sans perdre le sourire. Un sourire qui représente finalement la seule véritable arme du personnage, de même qu’une foi inébranlable. C’est d’ailleurs cette même foi qui apporte certaines réponses. Comment Mohamedou aurait-il pu survivre sans elle ?

Se poser la question du véritable monstre dans l’œuvre est tout à fait essentielle. De même que se questionner sur les personnes qui sont régulièrement incriminées est d’importance universelle. Certains criminels portent un uniforme de justicier et ne sont pas condamnés. Qu’est-ce qui fait le criminel ? Qu’est-ce qui fait le justicier ? Ces interrogations résonnent aussi par le biais de cette histoire vraie. Il est d’ailleurs possible de se procurer le véritable ouvrage du concerné, intitulé Les carnets de Guantánamo. 

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