Gagarine – La banlieue vue de l’espace

Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Avec Gagarine, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh livrent un premier film absolument touchant, dans lequel les rêves d’espaces et d’ailleurs s’entrecroisent dans un portrait de la banlieue telle qu’elle n’avait jamais été représentée jusqu’alors.

Filmer la banlieue comme elle n’avait jamais été filmée auparavant, c’est le pari qu’entreprennent et réussissent Fanny Liatard et Jérémy Trouilh avec Gagarine. Sélectionné au Festival de Cannes ainsi qu’au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, Gagarine conte un morceau de vie du jeune Youri, à l’aube de la destruction de la cité Gagarine située à Ivry-sur-Seine. Une cité l’ayant vu grandir, développer des liens forts avec ses habitants, qu’il considère d’ailleurs comme sa propre famille. Hasard véritable ou prénom prédestiné, qu’importe,  Youri est un jeune homme passionné d’astronomie et se rêve cosmonaute. Débrouillard et plein de ressources, il refuse la destruction imminente de Gagarine et décide de tout faire pour sauver cette cité qu’il considère comme son « vaisseau spatial ». L’an dernier, l’excellent Les Misérables de Ladj Ly évoquait les tensions grandissantes entre les forces de polices et les habitants des cités de Clichy-Montfermeil, tandis que Gagarine choisit de mettre en exergue la fraternité, l’entraide et la solidarité qui règne au sein d’une cité dépeinte comme une véritable communauté. La vision politique contre la vision poétique.

Alséni Bathily dans Gagarine

Puisant ses références dans le cinéma américain des années 70-80, Gagarine surprend d’abord par son inventivité visuelle. Tant au niveau des cadrages que de la photographie, c’est l’imagination de Youri (Alséni Bathily) qui s’oppose avec notre propre perception de la banlieue. Fanny Liatard et Jérémy Trouilh parviennent à insuffler au sein de cette grande barre d’immeubles en briques rouge – d’apparence plutôt triste – toute la vitalité et la magie provenant de l’esprit de Youri, profondément attaché à son lieu de vie. Grâce à la caméra des cinéastes, miroir direct de l’imagination du jeune homme, la cité Gagarine se pare à chaque plan de l’allure d’une immense station spatiale. Cette confusion entre immeubles et Espace contamine l’ensemble du film, jusqu’à certaines scènes où les bâtiments de Gagarine se reflètent sur les visages à travers les vitres de voiture, de la même manière que la Terre se reflète sur le casque de la combinaison d’un astronaute.

Gagarine partage cette thématique souvent commune aux films évoquant l’espace : la solitude. Malgré la présence des habitants de la cité Gagarine – les sept cent figurants du film étant d’ailleurs des anciens habitants de la cité – Youri est un jeune homme profondément seul. Abandonné par sa mère qui semble avoir refait sa vie avec un autre homme, il trouve refuge au sein de ses rêves d’espace et d’ailleurs, et refuse la destruction de Gagarine, qu’il aménagera en véritable vaisseau spatial (composé d’une serre, d’une salle de contrôle et d’une carte du ciel éclairée par la lumière des lampadaires de la ville) suite au relogement de l’intégralité des habitants. C’est en la personne de Diana (Lyna Khoudri), une jeune rom rêvant elle aussi d’ailleurs, que Youri trouvera finalement un moyen de combler sa solitude. Ce sentiment de solitude s’imprègne tout au long du métrage,  jusqu’à se ressentir au sein de chacun des personnages mis en avant : Fari (Farida Rahouadj) la voisine de Youri, Dali (Finnegan Oldfield) le jeune dealer mélomane, ainsi que Gérard, le sans-abri qui s’improvise quincailler (Denis Lavant).

Alséni Bathily et Lyna Khoudri dans Gagarine

Fanny Liatard et Jérémy Trouilh livrent un film profondément humain, qui dépeint la banlieue avec poésie et finesse en choisissant de s’intéresser aux individus qui la composent. Malgré toute la poésie et la douceur qui le caractérise, Gagarine ne se départit jamais d’une certaine dimension politique bienvenue, nous invitant à considérer les cités et ses habitants sous un angle différent.

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