Il est probablement le cinéaste iranien en activité le plus fascinant. Saeed Roustaee revient cette année avec un nouveau portrait de femme, Woman and Child, comme la seconde partie d’un diptyque avec le génial Leïla et ses frères. Mais le réalisateur parvient-il à susciter la même émotion qu’il y a quatre ans ?
Ignoré à Cannes en 2025, Saeed Roustaee réalise pourtant avec Woman and Child un film d’une infinie justesse, faisant de son œuvre un corpus bien singulier dans un Iran où le cinéma est souvent politique. Une réussite qu’il serait dommage de rater au cinéma cette semaine.
« Mahnaz (Parinaz Izadyar) une infirmière de 45 ans, élève seule ses enfants. Alors qu’elle s’apprête à épouser son petit ami Hamid, son fils Aliyar est renvoyé de l’école. Lorsqu’un un accident tragique vient tout bouleverser, Mahnaz se lance dans une quête de justice pour obtenir réparation… »

Au malheur des dames
Chez Saeed Roustaee, les femmes ne sont pas toujours bien loties. Tantôt reléguées au second plan, tantôt abusées mentalement par leurs familles, ou dans le cas présent malmenées par les évènements, ces femmes évoluent dans des systèmes qui ne leur veulent pas de bien, avec en toile de fond les difficultés imposées par les us et coutumes de la société iranienne.
Dans Woman and Child, la maternité et ses conséquences sont au centre de la mécanique dramatique. Profondément juste, le scénario donne le sentiment, fait rare dans un cinéma iranien très contextuel, de pouvoir être transposé dans n’importe quel pays sans que cela ne le desserve. Et il ne s’agit pas d’un défaut, loin de là. Au contraire, cela montre la capacité de Saeed Roustaee parmi ses contemporains à proposer des récits universels. Avec ici, celui d’une mère confrontée à un drame familial d’une confondante normalité, mais d’une insondable tristesse.
Twist again à Téhéran
Mené par Parinaz Izadyar, qui interprète le personnage de Mahnaz avec une variété remarquable, Woman and Child tord le cou aux ressorts classiques du drame familial. À l’image d’un Park Chan-Wook aux mille et un twists avec Old Boy, Saeed Roustaee concentre son film autour d’un pivot scénaristique majeur, qui ne donne toutefois pas le sentiment d’être gratuit – comme celui de Sirat avait pu l’être l’an dernier. Avec Roustaee, tout est justifié. Et c’est justement dans cet environnement où tout arrive pour une raison, que tout finit par se briser, lorsque l’émotion prend le pas.
De là, on vit la seconde partie du film comme on a pu vivre celle de Burning par Lee Chang-Dong, quand l’après-twist rend l’inéluctable encore plus déchirant. En piochant ainsi dans des inspirations coréennes, Saeed Roustaee poursuit l’internationalisation référentielle de son œuvre, lui qui était parti lorgner du côté des classiques italiens dans Leila et ses frères et du thriller américain avec La loi de Téhéran.

Le Grand Roman iranien
Adepte d’une mise en scène originale sans jamais être grandiloquente, Saeed Roustaee refait le coup avec Woman and Child en donnant au film, par son aspect formel plus que scénaristique, une ampleur insoupçonnée. Aux gestes larges et presque dansants de Leila et ses frères, le cinéaste fait succéder dans sa nouvelle œuvre une réalisation à l’immobilisme lancinant, comme si le monde disait à Mahnaz que rien ne change dans la grande mécanique des choses, quand tout change dans la sienne. Les drames ont beau s’enchaîner pour elle, rien ne bouge fondamentalement.
Toute l’émotion du film passe alors par les évolutions chromatiques de la mise en scène. En contraste avec la caméra qui reste immobile jusqu’à l’agonie, Woman and Child adopte une colorimétrie vibrante, pour petit à petit décolorer le visage et les vêtements de Mahnaz à mesure qu’elle s’enfonce dans le drame.
Ce n’est que lorsque que tout semble perdu, non pas par manque de solution mais tout simplement par absence d’alternative, que l’œuvre reprend formellement vie dans une dernière scène marquante. Forcée à faire la paix avec son deuil, Mahnaz décide de se libérer d’elle-même en devenant une mère de substitution et en aimant l’enfant de celui qu’elle s’était jurée de détester. C’est l’occasion pour elle de retrouver une lueur de vie, dans un salon où l’orange relève le bleu fade, et où Parinaz Izadyar trouve une dernière occasion de faire l’étalage de l’incroyable précision de son jeu.
Véritable tour de force, Woman and Child a tout de l’aboutissement pour Saeed Roustaee, qui semble réaliser film après film sa version du Grand Roman iranien. Cinéaste de l’émotion et cinéaste des femmes, Roustaee s’impose encore et toujours comme l’un des tous meilleurs réalisateurs de son époque.
