La Loi de Téhéran : Société sous tension

Lauréat du Grand Prix et du Prix de la Critique lors de la dernière édition du Festival Reims Polar, ainsi que du Grand Prix de l’édition 2020 du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, La Loi de Téhéran (Just 6,5) de Saeed Roustaee est en salles depuis le mercredi 28 juillet. Un polar iranien intense, qui questionne le déterminisme à l’œuvre dans la société iranienne, sans jamais verser dans l’écueil du manichéisme.

Quelque part en Iran, un homme s’enfuit. Pourchassé par les forces de l’ordre iraniennes pour possession de drogues, il court pour échapper à la mort. La loi iranienne le dispose ainsi, toute personne arrêtée en possession de stupéfiants encourt la peine de mort, même si elle n’en détient que quelques grammes. Une rigueur législative qui a poussé les trafiquants de drogue du pays à vendre toujours plus, quitte à tout risquer. Conséquence : l’Iran compte désormais 6,5 millions de toxicomanes parmi sa population. La Loi de Téhéran met ainsi en exergue une fracture sociale, responsable de la précarisation grandissante du pays et de l’essor du trafic, à travers la confrontation de deux hommes : Nasser Khakhzad (Navid Mohammadzadeh), parrain notoire du crack et Samad (Payman Maadi), flic aux méthodes jugées « expéditives ».

« Seulement » six millions

On regrette quelque peu la traduction française du titre du long-métrage de Saeed Roustaee, tant le titre original (Just 6,5) rend judicieusement compte de la densité humaine présente à l’écran. La Loi de Téhéran brille entre autres par sa gestion de la foule, chaque plan nous faisant ressentir avec oppression le nombre de personnes concernées par la problématique qu’il dépeint. Dans cette foule, d’abord parquée dans des bidonvilles aux allures de ruche, puis au sein de cellules grisâtres baignées de lumières blanches, se dressent autant d’authentiques toxicomanes que le film compte de figurants. Une volonté réaliste de la part du cinéaste propulsant ainsi le récit dans les confins du documentaire, dont certaines séquences – notamment celle de l’arrestation de Nasser – semblent directement relever.

Vivre dans l’impasse

La force de La Loi de Téhéran réside dans la manière dont il parvient à échapper aux appels des sirènes du manichéisme. Le film oppose deux personnages dont la caractérisation s’éloigne radicalement des clichés du genre (le bon flic et l’antagoniste très méchant) et dont la complexité permet de progressivement brouiller les frontières entre les deux camps. Lors d’un face-à-face sous tension entre les deux personnages, Khakzad justifie ses activités et les conséquences qu’elles ont sur la population iranienne par l’impossibilité à s’élever socialement par les voies légales.

En évoquant le déterminisme social qui l’incite à rester dans l’illégalité pour sortir de la pauvreté, Khakzad se veut le porte-parole d’une société iranienne au bord de l’implosion, condamnée à rester dans l’impasse. La notion d’impasse a son importance car elle est utilisée de manière symbolique afin de refléter l’impossible élévation sociale des Iraniens les plus précaires. Dans une séquence haletante, Saeed Roustaee met ainsi en parallèle le retour au foyer de la famille de Khakzad – situé littéralement au bout d’une impasse -, tandis que lui-même s’engage dans le couloir exigu de la mort après sa condamnation.

A seulement trente-et-un ans, Saeed Roustaee s’impose d’ores et déjà comme une valeur sûre du cinéma iranien contemporain avec La Loi de Téhéran, une œuvre empreinte de tension hurlant à pleins poumons les maux de la société iranienne. Et si Friedkin le maître de la tension – avez-vous oublié la scène du pont dans Sorcerer ? – ose dire que c’est un des meilleurs thrillers qu’il n’ait jamais vus,  alors on vous conseille de le croire sur parole.

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