Leila et ses frères de Saeed Roustaee : le film social définitif du cinéma iranien

Après le très remarqué La loi de Téhéran, Saeed Roustaee revient dans les salles françaises avec Leila et ses frères (en sélection officielle au Festival de Cannes 2022). Un film s’inscrivant dans la pure tradition du cinéma iranien : la fresque sociale et familiale.

Sentant sa jeunesse lui échapper, Leila Jourablou est bloquée dans une famille qu’elle soutient à bous de bras. Vivant malgré elle aux côtés d’un père mesquin et d’une mère effacée, Leila doit aussi assumer la charge de ses quatre frères, tous plus ou moins au chômage, et tous incapables de prendre le rôle de chef de famille. Entre humiliations sociales, dettes importantes et disputes familiales, Leila et ses frères auront tout le mal du monde à maintenir leur famille soudée, dans une société iranienne décidément implacable.

Leila (Taraneh Alidoosti) au premier plan et ses frères en arrière plan

Le digne successeur du Parrain et de Rocco et ses frères

Il était difficile, après La loi de Téhéran, de penser que Saeed Roustaee puisse s’attaquer au genre très en vogue en Iran de la fresque sociale, en particulier alors qu’Asghar Farhadi, le maître en la matière, assume parfaitement ce rôle. C’est pourtant ce que le jeune réalisateur fait avec Leila et ses frères, réussissant à dépasser toutes les espérances. En effet, ce nouvel opus a tout du film social définitif pour le cinéma iranien. N’éludant aucun sujet, des difficultés économiques liées aux sanctions américaines au problème du chômage, ou encore de la place des femmes au conservatisme qui fige les interactions sociales, Roustaee brasse le plus large possible. En parallèle, il resserre son propos à cette seule famille, qu’il filme presque en huis clos, tant elle est étouffée par ses dettes et l’incapacité de ses membres à s’entendre pour s’en sortir.

De ses 2h49 de durée, qui passent en un clin d’œil, Leila et ses frères donne le sentiment d’un film somme. Un magnum opus, non seulement pour Roustaee, mais aussi pour l’ensemble d’un cinéma iranien qui, malgré sa superbe vitalité, court le danger de s’enfermer dans un seul genre (le drame social) qui pourrait à terme freiner son développement international. Comme Rocco et ses frères pour l’Italie ou Le Parrain pour les États-Unis, Leila et ses frères marquera à coup sûr le tournant d’une époque.

Une ampleur folle, implacable et émouvante

Dans Leila et ses frères, Roustaee fait passer le spectateur par toutes les émotions. Le réalisateur y reprend d’abord des faits caractéristiques de son cinéma. D’abord et dès ses premières minutes, par une mise en scène – d’une ampleur folle – de la répression policière des manifestations ouvrières demandant le paiement des salaires. Ensuite et petit à petit, cette ampleur formelle laisse place à celle du propos, à un rétrécissement du point de vue pour arriver à ne filmer que des visages dans des espaces sans vie ni âme.

Dans la famille Jourablou, qui n’est qu’une représentation en miniature de la société iranienne, rien ne va, tant les écarts de richesse s’accroissent. Si des opportunités se présentent, elles paraissent directement misérables, à l’image du symbolisme impitoyable de la boutique des quatre frères, qu’ils construiront à partir de toilettes incarnant leur position de bon derniers dans la société : celle du fond du trou. Roustaee prend d’ailleurs bien soin de montrer que le temps qui passe n’aide pas, si ce n’est à empirer les choses, dans un engrenage implacable duquel le seul espoir est un espoir de fou ; celui de ceux qui réussissent à garder une once de rêve dans leur esprit malgré tout, à travers des sourires dont on devine l’infinie résignation ; et celui de ceux qui pleurent de joie quand un minuscule rayon de soleil traverse leurs grises journées.

Ainsi, malgré toutes les défaites que leur inflige la vie, que ce soit par l’humiliation d’amis plus riches ou les erreurs qui les mèneront à perdre un bien financier inestimable qu’ils ne récupèreront pas à cause de l’inflation causée par les sanctions américaines, la famille Jourablou reste tant bien que mal soudée. Elle aura à traverser les pires des épreuves, notamment à cause d’un père terriblement mesquin et égoïste qui est la source de tous leurs maux. Mais même avec ces actes méprisables, les Jourablou resteront plus ou moins ensemble, grâce à l’infinie patience de Leila. Leila, qui est la seule personne sensée de la famille, une femme dans un monde d’hommes incapables de se prendre un main. Leila, qui voit ses bonnes décisions détricotées une par une sans lâcher un soupir, esquissant des sourires désarmants et des larmes attendrissantes quand ses frères touchent le fond, et doivent même parfois fuir au sens propre.

Leila, jouée à la perfection par l’impressionnante Taraneh Alidoosti, qui donne là une interprétation digne d’Alain Delon dans Rocco et d’Al Pacino dans le Parrain 2, en cheffe de famille désabusée, parfois méprisée, mais sans laquelle tout partirait en éclats.

L'un des frères de Leila danse avec le patriarche
© Wild Bunch Distribution

L’œuvre de Roustaee a ce supplément d’âme qui, entre Coppola, Visconti et Farhadi, donne a Leila et ses frères ce statut de film somme pour le cinéma iranien. Dans cette fresque sociale qui marquera à coup sûr l’année 2022, Saeed Roustaee réussit un tour de force, jusque dans sa scène finale déchirante d’humanité et à la morale d’un incroyable cynisme. En Iran comme partout ailleurs finalement, le monde ne s’arrête pas même quand il s’agit de pleurer les morts. Il faut continuer de danser… The show must go on. 

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