The Stylist : Chauve qui peut

Régulièrement,  nous allons au salon de coiffure pour « changer de tête ». Et si le coiffeur nous changeait de tête, littéralement ? Pour son long-métrage The Stylist en compétition officielle au Festival de Gerardmer 2021, la  réalisatrice Jill Gevargizian prolonge le court métrage qui l’avait révélée : l’histoire de la coiffeuse serial-killer qui collectionne le cuir chevelu de ses clientes.

Rien que pour vos cheveux : Claire (Najarra Townsend) est coiffeuse styliste-visagiste. Belle, élégante et talentueuse, elle possède toute l’apparence du succès social : elle vit pourtant recluse et isolée. Claire cache en réalité une manie un peu embarrassante : elle scalpe régulièrement ses clientes, élimine leurs corps, s’empare de leurs chevelures, les enfile telle une perruque et puis, déguisée ainsi, s’approprie mentalement leurs vies. Ce hobby original ne semble jamais devoir cesser, jusqu’au jour où Claire doit coiffer Olivia (Brea Grant) pour son futur mariage. Soudainement, la styliste cleptomane du chignon semble pouvoir abandonner sa pulsion meurtrière pour entamer une nouvelle existence.

The Stylist Najarra Townsend Brea Grant

Nouveau look pour une nouvelle vie

Changer de tête, c’est changer de vie. Une nouvelle coiffure, c’est un nouveau soi. Et pour Claire, qui déteste sa vie, voler la chevelure c’est emprunter la vie rêvée des femmes qu’elle aimerait être. Vous trouvez cette idée tirée par les cheveux ? Comme un psychiatre, mais beaucoup moins cher, le coiffeur écoute tellement ses clients qu’il finit par connaitre une partie de leur intimité, de leur vie professionnelle et privée. Comme chez le barbier (Sweeney Todd de Tim Burton, 2007) ou chez le dentiste (Le Dentiste, de Brian Yuzna, 1996), nous livrons notre tête, dans une position passive, aux instruments acérés de ces professionnels du visage. Voyons, comment cela pourrait-il mal se passer ?

Certes, l’extravagance du scénario fait sourire en première lecture. Le tueur qui scalpe les victimes était déjà un trope outrancier utilisé dans Maniac (1980), favorisant un fort taux de sang à l’écran. Puis on se souvient que la scalpation chez les Indiens d’Amérique était vue comme une manière de s’approprier l’esprit et les pouvoirs de son ancien porteur. Plus près chez de nous, Guy de Maupassant développait dans La Chevelure, l’idée d’une coiffe qui prendrait possession de la conscience de son possesseur. Dans The Stylist, l’appropriation des cheveux fonctionne comme une métempsychose pour notre Norman Bates au féminin, une transmigration de l’âme. C’est en travaillant cet angle psychologisant que la metteur en scène donne de l’épaisseur à ce relooking extrême, bien plus profond qu’un simple slasher.

Le Slash’Hair movie

Du style, The Stylist n’en manque pas : Jill Gevargizian baigne sa mise en scène dans une esthétique héritée du giallo italien, son héroïne habillée de jaune évoluant le plus souvent dans des lumières tamisées de filtres rouge et bleu. Les décors, tantôt baroques ou victoriens, l’élégante musique classique, l’esthétisation des crimes et l’érotisme des corps, font de la direction artistique une des grandes réussites du film. Moins élégante mais tout aussi marquante, la violence des meurtres est également particulièrement graphique. L’appétence pour le gruesome est un marqueur fort du métrage qui fleure bon le gore des années 1970, jusque dans le split-screen hérité de Brian de Palma, mettant en miroir le quotidien morose de Claire et celui plus heureux d’Olivia, évènement perturbateur scénaristique et espoir de rédemption pour la coiffeuse.

The scissors sisters

Car il faut bien l’avouer, on a du mal à comprendre au premier abord, pourquoi Claire serait rejetée ainsi par la société. Déjà, elle ne possède pas exactement le profil physique d’un Francis Heaulme. A la rigueur, elle se rapprocherait de Carrie, par son passé familial oppressif. Puis, on se dit qu’il est inutile d’être moche ou bizarre pour être serial killer ; c’est une profession ouverte à tous, et qui ne fait pas discrimination à l’embauche. En vrai, l’écriture du film n’est pas manichéenne et malgré toute la cruauté de ses crimes, on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine empathie pour cette anti-héroïne désaxée, comme on le serait pour un Arthur Fleck (Joker, 2019) dénigré de tous.

En toile de fond, Gevargizian développe un intéressant point de vue sur la solitude, sur ce triste isolement sentimental de l’artiste accompagnant les grandes joies, comme les joies d’un mariage, sans jamais les éprouver elle-même. Barbe bleue aux cheveux rouges, Adèle H. sanguinaire, Claire développe dans le secret de son atelier macabre et de son imaginaire, une pulsion érotomane pour Olivia. Le scénario bifurque vers la romance échevelée et la tension dramatique se resserre autour de la possibilité de cette romance saphique… jusqu’à un stupéfiant twist du final qui, sans vous vendre la mèche, ne coupe pas les cheveux en quatre.

A partir d’un postulat de pur slasher, The Stylist propose une illustration plutôt subtile sur la solitude, le rejet social et les troubles de la personnalité qui en découlent. Thriller psychologique avant tout, réhaussé par une forte dose de gore et d’hémoglobine, il ne vous fera probablement pas sursauter sur votre fauteuil. Mais si vous n’êtes pas chauves, vous vous ferez quelques cheveux blancs.

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