Messe Basse : Un filtre d’amour empoisonné

Il suffit souvent d’ouvrir un roman pour s’approprier une histoire, tout comme il suffit parfois d’une rencontre pour nourrir un fantasme. Messe Basse en fait la leçon.

Messe Basse est en effet, un film dont les vertiges ne laissent pas insensibles, semblables à un filtre d’amour empoisonné, innocemment bu. C’est dans le cadre de ses études d’infirmière, que Julie (Alice Isaaz) se fait engager comme gouvernante dans la demeure d’Elizabeth (Jacqueline Bisset), veuve depuis une trentaine d’années. Sans le savoir, Julie ne sortira pas indemne de cette rencontre.

Récit romantique

Ce long-métrage, réalisé par Baptiste Drapeau, développe un scénario véritablement hypnotique. Face aux spectateurs, deux femmes bien différentes fantasment un seul et même homme. Victor. S’il est avant tout le défunt époux d’Elizabeth, ce dernier n’est pour Julie qu’une pure pensée. Une pensée qui se matérialise jusqu’à l’empêcher de vivre une histoire d’amour concrète. Julie préfère s’inventer un récit romantique tout en étant manipulée par l’aura presque maléfique d’Elizabeth. L’élément distinctif qui prime entre ces deux figures féminines est le vécu de chacune d’elles. Effectivement, Elizabeth a déjà vécu toute une vie avec son mari Victor avant que celui-ci ne décède. De ce fait, elle incite Julie à vivre à son tour une belle et grande histoire d’amour. C’est ainsi que Julie – qui n’a encore vécu aucune grande histoire – se noie dans ce que Elizabeth lui insuffle et ne comprend que trop tardivement la jalousie maladive de cette femme meurtrie. Julie est caractérisée par sa naïveté quand Elizabeth est caractérisée par sa duplicité.

Victor…

Victor n’est jamais véritablement incarné. Puisqu’il n’est ni tout à fait présent, ni tout à fait absent, son personnage remplit l’espace de façon abstraite. C’est une image qui n’a de cesse d’évoluer : Il est un mari défunt qui a vécu une vie faite de pleins de secrets, mais il n’est pour les deux femmes présentes à l’œuvre qu’un pur objet de convoitise. Il en devient une figure aussi fantasque que fantasmée. Julie fait sa connaissance au travers de photos et de vidéos qu’elle voit de lui. Elle est également initiée à lui par le prisme d’Elizabeth et d’une poupée qui occupe la maison. Cette poupée grandeur nature, souvent sollicitée, rend l’atmosphère très anxiogène et accentue la touche mystérieuse qui plane sur cet homme.  Les deux femmes multiplient d’ailleurs les scénarios à son égard : Julie s’imagine une liaison interdite et romantique, Elizabeth rêve du mari qui ne la quittera jamais malgré ses infidélités.

Mis à part un choc générationnel saisissant, ces deux femmes sont soudain en quête d’un même objectif : saisir la flamme du désir, la rendre inépuisable. Pour avoir accès à cette flamme, chacune use de subterfuges à tour de rôle. Il y a quelque chose de profondément gênant qui se trame tout autour de Victor. Les deux femmes lui vouant une sorte de culte, s’adonnent à une interminable parade rivale. Le spectateur observe une Julie en pleine découverte d’elle-même ainsi que de sa séduction, se métamorphoser lentement jusqu’à changer d’apparence et de tempérament. Elizabeth, elle, n’est plus dans cette phase de découverte. Sa vie vécue a réduit tous ses rêves d’amours en illusions tragiques, ce personnage cherche donc désespérément à remonter le temps. Elle s’inquiète perpétuellement de l’absence de désir qu’elle suscite à son époux, même si ce dernier n’est plus qu’un fantôme. Elizabeth, – plus qu’une femme inquiétante et dérangée – est une femme en pleine désillusion. De cette désillusion, une fragile lueur d’empathie peut naître et permettre de ne pas rendre ce personnage exclusivement détestable.

Ambiance Hitchcockienne

Pour Hitchcock, le meurtre et l’amour allaient toujours de pairs. Il disait :  » Filmez vos meurtres comme des scènes d’amour et filmez les scènes d’amour comme des meurtres.  » C’est de cette grande leçon que semble s’imprégner tout le scénario de Messe Basse. L’imaginaire s’ouvre au spectateur au même rythme que celui de Julie. Les limites du vraisemblable s’effacent et c’est un monde intérieur qui s’ouvre. Tout y est permis. Les freins physiques et moraux n’existants plus, l’issue ne peut être que tragique quand la frontière de ce qui sépare le rêve de la réalité se brouille, jusqu’à ne plus devenir qu’une seule entité. Le réalisateur arrive à minimiser cette frontière, à la faire apparaître en prenant des éléments qui appartiennent déjà à la réalité des personnages. C’est ainsi que la demeure d’Elizabeth, tient aussi un rôle de premier plan. Tous les rêves et fantasmes prennent vie entre ces murs. Tantôt dans la chambre, lieu de rêverie idéal où le sol peut vite devenir un parterre de sable fin. Tantôt au milieu du salon où un Victor fantomatique fait danser Julie au gré de ses aspirations.

Les deux personnages féminins sont questionnables par les choix qu’elles entreprennent. Ces choix semblent être seulement le fruit d’une frustration inassouvie. Plus rien n’est socialement juste et rationnel de leur part, mais pour autant, l’égoïsme mutuel des protagonistes n’est-il pas suscité par la simple volonté d’abandonner une réalité trop peu exaltante ou même franchement vulgaire ? Car oui, la réalité lorsqu’elle existe dans l’œuvre, n’est jamais belle à voir. C’est une réalité sans issue qui pousse Elizabeth et Julie à la renier à l’extrême.

Messe Basse parvient à impacter par sa provocation subtilement maitrisée. Le récit arrive à poncer tout ce qui englobe le sentiment amoureux sans chercher à l’enjoliver. Bien que certaines scènes sortent tout droit d’une grande épopée romanesque, le rêve qui vire au cauchemar n’est jamais loin. La mise en scène trouve une justesse parfaite entre érotisme et violence. Une violence qui elle, souvent psychologique, est toujours bien réelle.

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