Avoir vingt ans : Entre l’interdit et l’illusion

Un sous-genre du cinéma italien bis au cœur des années 1970 fait la part belle aux comédies érotiques. Dans son exploration des genres, le réalisateur Fernando di Leo signe son film le plus controversé, Avoir vingt ans, multiplement censuré à son époque et longtemps porté disparu des radars français. La restauration et ressortie de son film aujourd’hui permet la lecture d’un genre parfois mal compris, et la façon dont un auteur de cinéma arrive à politiquement subvertir une comédie apparemment inoffensive.

Avoir vingt ans fait partie de cette catégorie précise de films qui, dans l’intersection entre leurs réputations sulfureuses et l’absence de copie valide, ont fait écrire davantage qu’ils n’aient été réellement regardés. En France, nous souffrons par exemple de l’absence d’un support physique, sans même parler de restauration, pour La Maman et la Putain de Jean Eustache, pour lequel les droits sont bloqués et dont il n’existe pas d’offre légale. C’est un constat similaire que nous faisions jusqu’à très récemment pour le film de l’assez méconnu Fernando Di Leo, que nous avions précédemment (dé)couvert avec sa « trilogie du milieu », avant sa sortie en version restaurée blu-ray et DVD chez Artus.

Certains éditeurs revendiquent avec une certaine dose de militantisme un attachement nécessaire au support physique pour pouvoir continuer à diffuser des films sortis du domaine de connaissance, et qui pour la plupart circulent dans les mémoires des cinéphiles ou par liens de qualités variables sous les manteaux de forums dédiés au partage des films. Nous pouvons ainsi saluer le travail d’un éditeur comme Le Chat qui Fume, qui organise un vrai travail d’archiviste afin de proposer des copies restaurées de films perdus – et dont nous attendons de pied ferme l’édition de Massacre pour une orgie de Jean-Pierre Bastid, pour lequel les négatifs n’ont été retrouvés que très récemment. C’est aussi le cas de Artus, éditeur de Avoir vingt ans, absolument transparent et engagé dans son rapport à la diffusion cinématographique, puisqu’il est présenté en préambule au film comme récipiendaire d’une histoire qui l’a « censuré, interdit, coupé, en un mot massacré ». Afin de reconstituer fidèlement le découpage original de l’auteur, Artus refuse une homogénéisation artificielle de l’image et fait état des multiples versions (copies d’exploitations, négatifs, VHS, etc.) qui permirent d’arriver à cette restauration et à ce montage définitif. (Une mise en relief de l’histoire que nous développions déjà dans notre critique du Jeanne d’Arc de Gustav Ucicky.) Pour saisir au mieux le contraste, le film est accompagné de sa version courte et censurée, édulcorée mais surtout très loin de saisir la complexité d’un film qui a bien plus à raconter que ce que son appartenance au genre de la série B érotique peut laisser entendre.

Male gaze à fond

Dans une Italie au cœur des années de plomb, c’est-à-dire dans lesquelles la tension politique est à son apogée entre un rigorisme post ère fasciste et d’une prise offensive des libertés individuelles, le film nous fait suivre Tina (Lilli Carati) et Lia (Gloria Guida) aux suites d’une rencontre le lendemain d’une soirée orgiaque échouée sur la plage. S’en suit alors assez classiquement des péripéties qui vont se cristalliser autour de la débordante envie de baiser de ces deux jeunes filles, conscientes de leurs corps et des regards dispatchés sur eux. Le film vient alors corroborer toutes les théories portées sur le regard masculin de façon presque trop évidente, ravivant avec plaisir le discours consommé sur le cinéma comme pulsion scopique. Les filles sont vêtues de tenues courtes, et régulièrement filmées à l’aide de close-up sur les fesses, les cuisses, avec toute excuse prise pour les déshabiller ou faire déborder un sein. Avec tout ce que cela implique de ce à quoi ressemble une femme libérée selon un homme : nécessairement belle, à la libido débordante et insatiable, et qui s’entiche régulièrement de relations lesbiennes tout en conservant son statut d’hétérosexuelle.

Tout cela est inhérent au genre de la comédie érotique italienne, mais plus intéressant par contre est la façon dont cohabite ces personnalités fortes, qui militent cette liberté au travers d’un slogan répété tout le long du film comme une scansion (« nous sommes jeunes, belles, et énervées »), avec la masse de personnages secondaires qui ponctuent le film : automobilistes méprisantes et insultantes, communauté d’héroïnomanes léthargiques, équipe d’un tournage documentaire, etc. C’est dans ces moments, d’ailleurs, que la mise en scène de Fernando di Leo se retrouve être particulièrement inspirée : en se permettant beaucoup de plans en caméra portée et légère, le réalisateur se permet tout en même temps de faire le témoignage de la volatilité de ces protagonistes et de créer un document d’intérêt sincère pour tous les corps qui gravitent autour d’elles. Par la vue de tous ces hommes qui sont en position de regardants se dresse un portrait d’une masculinité en Italie, qui s’avère être nécessairement marquée par l’extravagance de Tina et Lia, avec ce que cela implique de personnages menteurs, hypocrites, voyeurs, moralistes, mais parfois bien plus attendrissants (le personnage de Ricco, interprété par Ray Lovelock).

Conte cruel de la jeunesse

La vraie curiosité d’Avoir vingt ans se situe dans son segment central, lorsque s’immisce dans la communauté rejointe par les filles une équipe d’un tournage documentaire venu se renseigner sur la jeunesse italienne. S’intègre alors à la mise en scène des passages entièrement face caméra dans lesquels les deux protagonistes se confient entièrement sur leur vie, et sur la vision qu’elles ont de la liberté. En plus de renseigner sur le passif et l’histoire privée de Tina et Lia, ce court passage a la vertu d’être un manifeste en faveur de l’intelligence et de la conscience de ses personnages, dont la revendication apparemment volage d’être maîtresses de leur corps est spécifiquement théorisé. C’est aussi dans cette séquence que le film devient le plus intéressant sur le plan formel, faisant alterner les entretiens avec des contre-champs aux allures de cinéma-vérité sur cette équipe de tournage entrain de tourner – une équipe constituée exclusivement de femmes à l’exception du réalisateur, manifeste peut-être d’une conscience de la conservation du pouvoir par la manne masculine, et ce même au sein d’un projet porté par des femmes. Une autre curiosité est cette lecture en public du S.C.U.M Manifesto de Valérie Solanas, essai culte du féminisme radical, et qui fait étrangement écho à notre actualité au vu de la réédition récente du livre en France. (Nous vous en conseillant vivement la lecture réalisée par Delphine Seyrig et Carole Roussopolos, filmée deux ans avant Avoir vingt ans.)

Il serait difficile d’acter de la position de Fernando di Leo sur cette pensée féministe, tant la forme et le fond de son film peuvent rentrer en dissonance sur ce plan, surtout causé par le fait que son regard sur ces discours pourrait tout à fait être interprété comme satirique. Difficile, par contre, de ne pas voir la lucidité d’un réalisateur conscient des changements opérés ou entrain d’être opérés par la société dans laquelle il évolue, et relevant des discours multiples parfois contradictoires au sein de l’époque. Il y a une confrontation générationnelle en cours tout au long du film. Celle-ci est criante lors d’une scène d’entretien d’embauche particulièrement drôle avec un professeur (Daniele Vargas) qui vire en humiliation perpétrée par une Tina ultra-consciente d’elle-même et des vices hypocrites de son interlocuteur, déguisés sous l’office de la culture. Elle devient aussi bien plus difficile et dramatique lors d’une séquence finale auréolée de scandale, qui met en image ce conflit par le prisme de la violence la moins tenable, et rompt ainsi intégralement avec le genre auquel le film semblait prêter allégeance.

Avoir vingt ans est disponible en édition restaurée blu-ray et DVD chez Artus Films. 

Laisser un commentaire