L’Incompris (Incompreso) : Conte cruel de la jeunesse

C’est un Luigi Comencini aguerri d’une bonne vingtaine de long métrages qui  réalise en 1966 son premier grand film à portée mondiale, L’Incompris – de son titre complet en langue de Dante : Incompreso – Vita col figlio. Ce récit tragique de l’enfance, narrant la mésentente d’un père et son fils, se heurtera à une autre incompréhension, artistique celle-ci : sa réception critique mouvementée au Festival de Cannes 1967. La ressortie du film chez Carlotta Films en Blu-ray/DVD donne l’occasion d’une rétrospective apaisée.

Andrea (Stefano Colagrande), onze ans, vient de perdre sa mère. Admiratif de son père, le sévère consul de Grande-Bretagne à Florence Sir John Edward Duncombe (Anthony Quayle), il s’efforce de paraitre courageux face à cette perte inconsolable, en lui cachant son chagrin et sa tristesse. Hélas, Sir Duncombe, pas vraiment diplomate avec les enfants, interprète son comportement comme de l’indifférence et de l’insensibilité, et concentre alors toutes ses attentions sur son jeune frère, le fragile Milo. Peu à peu, chacun se mure dans sa douleur et s’éloigne irrémédiablement de l’autre.

La voie du mélo

L’Incompris emprunte la voie du mélodrame, dans son style formel probablement le plus pur : De nobles sentiments, un décorum aristocratique, une grande élégance des formes, cadrée de délicats travellings et de discrets mouvements d’appareils. Un amateur du cinéma italien pourrait craindre de voir un énième melodramma strappalacrime, ces romans-feuilletons cinématographiques qui rencontrèrent un vif succès populaire dans les cinémas de la péninsule. Mais Comencini reste un auteur néoréaliste, voulant ancrer son récit et ses personnages dans un réel crédible et tangible, fusse-t-il celui de la haute bourgeoisie. Il livre un film à hauteur d’enfant, un regard sur le monde en contre-plongée, simple et candide. Sa caméra, jamais impudique, capture avec délicatesse les joies et les peines ; sa discrète musique, récitant Mozart, ne surjoue pas l’émotion. Ses lumières sont douces et caressantes, loin des couleurs criardes et saturées des lacrima-movies. Ses trouvailles de mise en scène font merveille, comme les inoubliables séquences du tableau maternel, qui ouvrent et clôturent le film.

L’Incompris est aujourd’hui communément considéré comme un chef d’œuvre du cinéma, qui a serré le cœur de millions de spectateurs depuis plus d’un demi-siècle. Le constater de vos yeux – si vous ne l’avez pas déjà fait – sera toujours plus convaincant que tout ce que vous pourriez lire dans ces quelques lignes vantant benoitement ses mérites. Car les mots sont faibles à l’analyser, et le consensus établi au fil des années, pas toujours de mise ; l’Incompris ne fut pas toujours bien capito.

Presse qui roule pas vraiment cool

Rarement titre d’œuvre ne fut aussi bien trouvé : Incompris est le jeune Andrea dans la diégèse du film ; incompris fut le film dans sa réception critique par les journalistes français au Festival de Cannes 1967 :

« Le plus navrant dans ce film commercial, c’est la façon avec laquelle Luigi Comencini exploite les pires effets mélodramatiques pour spéculer sur la sensibilité de spectateurs faciles à attendrir » (Le Monde)

« Ici l’émotion racole. C’est de la pellicule larme à l’œil, agaçante, et qui plus est interminable. » (La Croix)

Seuls quelques rares cinéphiles lucides (dont Bertrand Tavernier dans la revue Positif – grâce lui soit rendue) tinrent des propos laudateurs ou un minimum mesurés à son endroit. On a vu des exécutions publiques moins sanglantes que ça.

L'Incompris

Comment expliquer cette violence contre le film, dénonçant son « émotion » comme s’il était un vilain mot ? Certes, son histoire est cruelle, mais pas moins qu’un récit initiatique de Hector Malot ou de la Comtesse de Ségur. Certes, cette dureté repousse et peut causer, naturellement, un réflexe de défense à sa vision. Certes, il est plus facile d’attendrir l’assistance avec les pleurs d’un enfant que ceux d’un Waffen-SS ; et certes, on peut trouver le procédé facile et déloyal. Mais tout de même, est-ce bien sérieux d’agonir d’injures un film aussi fragile lors d’un Festival mondialement suivi, pour finalement le réhabiliter une décennie plus tard ? En 1978, ces mêmes journaux « redécouvrirent » (selon l’expression consacrée) L’Incompris, et loin de la folie rageuse de Cannes, le considérèrent finalement comme un « beau film mésestimé ». Un retournement d’opinion aussi spectaculaire que bienvenu, mais le mal était déjà fait : démoli, le métrage ne trouva pas de distributeur, et fit une sortie confidentielle dans les salles hexagonales. Le public français fut dans l’impossibilité de voir le film, et la morale pourra retenir que quelques-uns confisquèrent ce beau mélodrame aux yeux du plus grand nombre. Pendant ce temps, de l’autre côté de nos frontières, L’Incompris était un immense succès critique et public, un classique instantané – remaké par la suite à Hollywood par Jerry Schatzberg (Misunderstood, 1984)

7 milliards de critiques

L’œil critique est toujours subjectif, focalisé dans un espace-temps donné. En 1967, le cinéma ressent déjà la lame de fond des révoltes de la jeunesse, qui transformera le monde occidental post-68. Les metteurs en scène doivent accompagner cette tendance et Cannes attend des films politiques, des films engagés. La presse favorise largement ceux qui traitent les idées plutôt que les émotions, la raison plutôt que les sentiments, en somme, les films où le cerveau dominerait le cœur. Comencini, qui débarque sur les Marches avec son mélo de l’ancien monde, bourgeois comme du Visconti, à fleur de peau comme chez De Sica, a autant de chance de l’emporter que Woody Allen dans un concours de sosie de Schwarzenegger. Si L’Incompris fait pleurer la Croisette, c’est forcément une manœuvre déloyale, et l’émotion qu’il cause est instantanément suspecte. Ce n’est pas honnête : c’est bas.

Au-delà du film lui-même, c’est également un moment de l’histoire où la figure de l’Auteur de cinéma est présentée comme le nouveau parangon à atteindre, en France encore plus qu’ailleurs. Et le réalisateur transalpin a eu le tort, aux yeux des puristes, de tourner Don Camillo en Russie, deux années plus tôt. Dans les studios Cinecittà, qui plus est ! C’est-à-dire le temple du cinéma d’exploitation italien – en somme, l’équivalent du Mordor cinématographique pour les ligues de vertus cinéphiliques françaises. Cette aimable comédie avec Fernandel est pourtant loin de l’univers du metteur en scène, mais Luigi est endetté, et accepte de le tourner pour financer L’Incompris. Les critiques – qui, c’est bien connu, ne vivent que de cinéma et d’eau fraiche – auront tôt fait de lui en faire reproche, et de placarder sur son dos l’étiquette de « réalisateur commercial ». Antonioni, nouvelle coqueluche de la profession, triomphe avec le génial formel et précurseur de Blow-Up. Comencini est broyé.

A cette époque où la télévision était balbutiante, où internet n’existait pas, la salle de cinéma était le principal média de masse capable de mobiliser les foules et leurs opinions. Plutôt qu’un divertissement entre deux publicités, le cinéma était pris au sérieux et avec lui, les critiques aimaient se prendre au sérieux – parfois plus que les réalisateurs eux-mêmes. De nos jours, l’influence de ces plumes impitoyables est heureusement bien moindre sur la destinée des réalisateurs et de leurs œuvres. Qui s’appuie encore sur l’avis du Figaro ou de Libération pour choisir de voir un film ? Ces leaders d’opinions, parfois bien aveugles (on pense aux réceptions critiques injustes de La Porte du Paradis (1980), Sous le soleil de Satan (1987), Showgirls (1995) …) sont désormais médiatiquement supplantés par les agrégateurs de notes de spectateurs, nouveaux suffrages universels du jugement mondial moderne. Ce processus démocratique,  avec ses qualités (« le pouvoir au peuple ») et défauts (le peuple qui vote pour n’importe qui), reporte toute sa validité sur le sens critique des spectateurs – qui finissent inévitablement par se tromper eux aussi, presque aussi souvent que les critiques elles-mêmes. Nous voici donc rendus à juger les films selon notre libre arbitre, sans trop porter d’attention aux jugements d’autrui, professionnels ou amateurs. Car la beauté réside dans l’œil de celui qui regarde, et avec elle, vient la compréhension du monde.

Disponible en DVD/Blu Ray chez Carlotta Films

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