La Traversée : Le peuple migrateur

En l’an 2021 après J.C., toute la jeunesse est occupée par l’Empire de Disney, déversant sur les écrans familiaux ses histoires de voitures qui parlent et de jouets qui s’ennuient. Toute ? Non ! Car il existe, au fin fond du tiers-monde en guerre, des enfants qui fuient les bombes et leurs villages en flammes. Ah bien sûr, c’est un sujet commercialement moins vendeur que des histoires de super-héros qui sauvent le capitalisme sur Disney+ ; c’est pourtant celui qu’a choisi de nous narrer Florence Miailhe dans son film d’animation La Traversée, récompensé par la Mention du jury au festival d’Annecy 2021.

Dans un pays fictif ravagé par les conflits armés, les jeunes Kyona et Adriel et leurs parents, tentent de fuir vers la frontière. Pas pour longtemps : ces derniers sont raflés par la milice locale, et les deux enfants livrés à eux-mêmes dans une contrée inhospitalière. Commence ici un conte initiatique où les ogres, sorcières et autres loups de nos cauchemars enfantins, arborent tous un visage bien humain.

Monstres et compagnie

La Traversée est, de prime abord, un objet fondamentalement anachronique. Bien loin des productions d’animations 3D produisant à la chaine des kilobits d’images numériques, le film de Miailhe se place d’emblée sous le signe de l’artisanat. Au point de vue de l’écriture, dans un premier temps. Pas de spin doctors derrière le scénario, de marketeux relisant les péripéties à l’aune de froides études d’opinion et de projections tests, afin de se conformer aux goûts du public-consommateur adulescent. La réalisatrice s’est inspirée des drames de sa propre famille – ses arrière-grands-parents fuyant les pogroms d’Odessa, sa mère les rafles du régime nazi en France – pour en tirer un récit personnel certes, mais aussi pleinement intemporel et canonique. En résulte une histoire fictive de toutes les guerres, de leurs réfugiés et leurs migrants.

Au point de vue de la direction artistique, ensuite. La technique de peinture animée de Florence Miailhe, semblable à de la stop-motion, donne l’impression d’admirer littéralement des tableaux animés. Comme si la gouache bougeait sous nos yeux, la riche composition des plans, les couleurs vives et chatoyantes, prennent vie avec un naturel étonnant, même pour nos regards abreuvés de motion capture et de 4K HD. Non nécessairement figuratif, le coup de crayon se veut aussi symboliste, parfois cubiste ou abstrait, permettant une vaste créativité de la représentation des idées et des émotions. La réussite esthétique de cette Traversée est totale.

En avant

« Je n’arrêtais pas de perdre des gens en chemin, mon cœur était devenu une passoire ». Bien loin de nos first world problems, raconté à hauteur d’enfant comme Oliver Twist, le film a le mérite de n’être jamais moralisateur, et rarement misérabiliste. Son écriture, travaillée sous la forme du conte picaresque rappelant Hansel et Gretel, évite ainsi soigneusement l’écueil du manichéisme et, bien que montrant la solidarité de ces naufragés des routes, n’occulte pas la bassesse humaine qui n’épargne aucune classe sociale. En résulte un curieux mélange des genres, entre le conte, le documentaire, et un certain réalisme social. C’est sans nul doute dans son versant onirique que La Traversée se révèle la plus passionnante, comme cette rencontre d’une gentille Baba Yaga au fond des bois, ou cette fugue avec les caravanes d’un cirque sur les routes d’une liberté que l’on n’atteint jamais. A l’inverse, sa lecture réaliste des camps, des rafles et des trafics d’enfants, à la narration trop classique, se voit surlignée par une voix-off omniprésente, aussi inutile que plombante. On pourra le regretter, puis se rendre compte que c’est un maigre défaut face à la qualité du film.

Œuvre artisanale d’une beauté rare, décrivant avec poésie et générosité la dureté du sort des enfants migrants, La Traversée risque de ne pas rencontrer le succès chez le gros des spectateurs, lobotomisés par des décennies de mièvreries insipides made in Disney, ou lassés par les sempiternels récits de migrants sur les chaines info. Ce serait dommage, tant le film de Florence Miailhe, parvient à marier le documentaire de guerre, au genre du conte initiatique. On ne ressort pas de cette Traversée en étant tout à fait les mêmes.

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