Jardins de pierre (Gardens of stone) : Une affaire de famille

Jardins de Pierre

Quinze années se sont écoulées depuis Le Parrain, huit années depuis Apocalypse Now. En 1987, Francis Ford Coppola réalise Jardins de Pierre, un film à la croisée de ces deux classiques portés au pinacle, entre l’héritage familial funeste et le cauchemar du conflit vietnamien. Un autre drame se superposait à la genèse du long-métrage : durant la production, son fils Giancarlo se tuait dans un accident. Carlotta Films sort ce mois-ci, un remaster de cette œuvre douloureuse, à la fois intime et universelle.

Année 1969. Le Sergent Clell Hazard (James Caan) est un vétéran des guerres de Corée et du Vietnam. Proche de la retraite, il instruit désormais les jeunes recrues du 3e régiment d’infanterie des États-Unis. Le rôle de cette « Vieille Garde » en retrait des conflits, est d’assurer les évènements de prestige de l’Armée américaine, et notamment, d’effectuer les cérémonies funéraires des soldats morts au front. Ce toy soldier a tout sacrifié pour l’US Army, y compris sa propre famille. Il se prend pourtant d’affection pour Jack Willow (D.B Sweeney, dans son meilleur rôle), fils d’un de ses anciens frères d’armes. Jackie est un jeune homme idéaliste, ambitieux et pressé. Jackie est tellement pressé qu’il veut partir au front au Vietnam pour devenir un héros comme son père, plutôt que de rester dans la Vieille Garde où il vient d’être affecté. Jackie est tellement pressé qu’il est déjà mort lorsque débute Jardins de Pierre. Par un lent travelling sur le cimetière militaire d’Arlington, nous assistons à son enterrement. En fond sonore et en flash-back, nous entendons le crash de son hélicoptère dans les rizières. Clell Hazard, alors qu’il procède à son oraison funèbre, se remémore sa funeste trajectoire.

Chanson pour Morales

Filmé en unité de lieu, Jardins de Pierre est un film de caserne, comme peut l’être la première partie de Full Metal Jacket, sorti la même année. Il en constitue en quelque sorte l’antithèse, volontairement anti-spectaculaire et méthodiquement anti-guerre, là où Kubrick utilise la violence comme un sentiment d’attraction-répulsion pour le spectateur. Avec les années, ce quotidien des bidasses peut paraitre désuet formellement, si bien que Clint Eastwood n’avait pas hésité dans le brocarder dans le quasi parodique Le Maitre de Guerre un an plus tôt. Mais cette mise en scène permet à Coppola, comme à Eastwood, de développer le thème de la relation père-fils. Celle, spirituelle, entre le Sergent Hazard, las et désillusionné, et l’engagé Willow, rempli de certitudes. Le canevas « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » est certes classique. Mais bien portés par une solide distribution (dont James Earl Jones et Anjelica Huston, au diapason), il s’avère plaisant et riche. Particulièrement lorsqu’on le remet en perspective dans l’univers du réalisateur aux 5 Oscars.

La mort en héritage

Comme dans la famille Corleone, les protagonistes de Jardins de pierre sont en lutte avec leur transmission familiale. Jack Willow veut marcher dans les traces du père, et revenir lui aussi, décoré de médailles. Comme Michael Corleone, malgré son intelligence et le futur radieux qui s’offre à lui, il reste prisonnier de l’héritage paternel. A l’opposé, Clell Hazard, traumatisé par le Vietnam, hésite à transmettre ce passé empoisonné aux jeunes générations, pourtant fascinés par les récits du front. Car le legs est lourd. La famille de l’armée, comme la famille du Parrain quand Caan incarnait Sonny Corleone, distribue et reçoit la mort quotidiennement, selon des cadences infernales de vingt enterrements par jour.

Ce combat intérieur, cette lutte contre la pulsion de mort qui était au centre d’Apocalypse Now, revient ici de manière dialectique, presque philosophique. Par leurs trajectoires croisées et inverses, le vieux Hazard et le jeune Willow sont tenaillés par les mêmes démons, les mêmes hésitations : le soldat doit-il rester chez la mère patrie pour enterrer ses morts ou aller au Vietnam pour tuer l’ennemi désigné ? Vaut-il mieux chérir ceux que l’on aime, ou abattre ceux que l’on hait ?

La chambre du fils

Ces questions hantent les personnages, mais semblent hanter Coppola également. Lui, qui a adopté un rythme de stakhanoviste durant sa décennie phare des années 80, tournant un film par an, n’aurait-il pas perdu le fil ? Dans une récente interview pour Vulture, F.F disait regretter d’avoir tourné ce Jardins de Pierre. Sans ce tournage, son fils, membre de l’équipe technique, n’aurait pas été sur le plateau. Sans ce tournage, son fils n’aurait pas profité du break dans la production pour partir faire du bateau avec le fils de Ryan O’Neal, sous l’influence de drogues. Sans ce tournage, son fils ne serait pas mort. L’histoire peut ainsi être ressassée, encore et toujours telle une obsession, et Coppola n’aura de cesse de la réécrire depuis : avec la mort symbolique de sa fille Sofia dans le Parrain III (1990) ; de manière plus explicite, dans le cathartique Twixt, en 2011.

Dans le livre « Les Coppola, une affaire de Famille », James Caan raconte le tournage de Jardins de Pierre comme une manière d’exorciser le drame. « Coppola ne pouvait pas rester à la maison devant la chambre de son fils », dit-il. Le metteur en scène soigne la chorégraphie mortuaire de la Vieille Garde, ce rituel précis et volontairement froid de l’ultime adieu. Sans pathos, sans lyrisme, mais avec recueillement et dignité, il filme l’élégie cinématographique la plus pure qu’il soit en la circonstance. Caan, ému par le courage de Coppola, et après une longue période d’addiction aux drogues, trouve le chagrin dans chaque geste de cette cérémonie de la mort. C’est un requiem rare qui se joue alors sous nos yeux, derrière et devant la caméra, une douleur sourde à peine masquée par une méta-narration pudique, un théâtre d’ombres.

Il y a probablement dans les dialogues de ce Jardins de pierre, beaucoup de mots que Coppola aurait aimé dire à son fils. Et assurément, cette petite histoire de soldats dans des boites en bois, enterrés par des soldats de plomb, trop souvent considérée comme mineure dans la filmographie d’un géant, mérite un nouveau visionnage ainsi qu’une réévaluation à la hausse. Jardins de Pierre n’est pas seulement bouleversant pour son hommage à ces jeunes hommes morts dans une guerre inutile de plus. Il est bouleversant car il cache en lui-même, dans son champ et son hors-champ, un souvenir d’Eden : le jardin secret de Francis Ford Coppola, le dernier printemps de ses jours. L’éternelle chambre de son fils.

Disponible en BLU-RAY et DVD à partir du 17 février sur Carlotta Films

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