Clean with me (after dark) : Captives

Pour son film de fin d’études en tant que monteuse à la Fémis, la française Gabrielle Stemmer réalise Clean with me (after dark), un court-métrage constitué exclusivement d’archives numériques et de captures de son écran d’ordinateur. Le point de départ du film se trouve dans les vidéos de youtubeuses « ménage » qui mettent en scène la perfection d’une vie rythmée par l’entretien du foyer et des enfants. En guettant au fil des années les percées révélatrices de bribes de la vie privée de ces femmes, la réalisatrice fait état d’une aliénation au format contemporain, perpétration d’un mode d’être sous régime patriarcal qui n’a lui rien de neuf. L’autrice réactualise par les modes actuels de la diffusion des images la forme d’un cinéma froid hérité de Chantal Akerman.

Un phénomène exclusivement féminin a germé sur le YouTube anglophone ces dernières années, une forme de divertissement qui se situe dans un espace charnier incongru entre le vlog face caméra de développement personnel et l’entretien de la maison (les vidéos dites « clean with me »). Ces influenceuses spécialisées dans les routines d’époussetage ou de lessivage publient à des rythmes réguliers, parfois intenses, des vidéos d’une trentaine de minute sur l’entretien du foyer, la plupart du temps hors du regard des enfants – partis à l’école – et du mari – vraisemblablement au travail. Ce qui en tant que spectateur se comprend comme une configuration contemporaine du mythe de la ménagère américaine, femme au foyer et femme dévouée, la réalisatrice française Gabrielle Stemmer en a tiré le film Clean with me (after dark). Elle documente ce phénomène grâce à un travail assez conséquent de l’analyse d’images et vidéos entièrement trouvées sur internet, poursuivant la tradition du film-essai « à la Chris Marker ». Avec cette différence majeure : l’archive n’obéit aujourd’hui plus au régime du found footage (ces images apparemment perdues et retrouvées, puis montées ensemble pour en extraire du sens, sur des modes satiriques ou non, ce qu’on trouve par exemple dans La Rabbia de Pasolini et Guareschi) mais du saved footage. C’est-à-dire que l’image et le son sont entièrement extraits du flux mis à disposition sur internet, récupérés autant sur des plateformes (Reddit, YouTube, TikTok, Twitter, etc.) que dans des « archives personnelles » de l’autrice composées par son propre bureau d’ordinateur.

Celles de l’intérieur

C’est un cinéma qui fait appel à de nouveaux modes de captation, ce qui à certains égards le rapproche davantage de la prise de vue que du recours traditionnel à l’archive – parce que l’écran est filmé, la réalisatrice dirige sa souris d’ordinateur, manipule différentes fenêtres selon une chorégraphie précise, de la même manière que si elle dirigerait un acteur sur des marques au sol rendues absentes par le cadrage. Cette forme se manifeste par exemple par une apparition frontale de textes rédigés « en temps réel » (comprendre : en même temps que s’opère le visionnage) sur une application de prise de notes ouverte sur un côté de l’écran, permettant par transparence de rendre visible tous les outils constitutifs du film à l’œil du spectateur. Son exploration du tissu des routes numériques s’opère au travers d’une danse des onglets du bureau d’ordinateur : elle multiplie les écrans, et par là opère une métamorphose du plan de cinéma par une composition héritée d’une tradition purement filmique du surcadrage. Tout cela participe à la construction d’un projet formel puissamment cinégénique, offrant une valeur esthétique à des images prétendues non nobles.

Hors des réussites techniques et des apparentes qualités de monteuse de sa réalisatrice, Clean with me (after dark) travaille en profondeur l’ambiguïté d’une relation aliénante de la femme à son foyer et à son ménage, tout en soulignant la créativité et l’art de ces youtubeuses. L’intensivité ménagère, grâce à sa mise en avant et à sa glamourisation par le passage sur les réseaux, permet d’assurer pour plusieurs d’entre elles un revenu conséquent, palliatif à un travail domestique jamais considéré. Cette tension entre la vertu créative et la diminution sociale d’une condition féminine est explicitement mise en avant dans une courte vidéo de la réalisatrice disponible en ligne, Women on TikTok, dans laquelle saute aux yeux toutes les qualités d’une communauté féminine en terme de créativité et de sororité, tout en montrant l’impossible affranchissement du patriarcat et de l’aliénation au foyer. (Il n’y a pas de hasard à voir trôner le portrait de Delphine Seyrig dans Jeanne Dielman 23, Quai du Commerce 1080 Bruxelles en guise de photo de profil de la réalisatrice sur ses chaînes YouTube et Vimeo.)

Un régime autrement valorisant – grâce au rendu économique, grâce à la reconnaissance sociale des followers –, mais qui n’est pas pour autant moins destructeur. Au final, tout le travail de Gabrielle Stemmer est en phase avec notre propre rapport au contenu de masse qui alimente les réseaux sociaux : la fascination exercée par ces programmes n’est pas sans s’accompagner de vertiges ponctuels. A mesure que nous nous appesantissons sur ces plateformes (une durée qui nous obsède, puisque de plus en plus nous chronométrons le temps que nous allouons aux réseaux, tentative vaine de régulation et de contrôle de notre rapport au flux), l’anxiété pointe, croissante. C’est lorsqu’en face du contenu la réalisatrice établit l’anxiété en symptôme systématique de la vie de ces influenceuses que Clean with me (after dark) sort de ses gonds et arrive à s’extraire au mieux du régime de divertissement initialement permis par ces images. Surtout, c’est un film qui nous rappelle que « l’antagoniste » n’est pour toutes ces femmes ni le travail domestique ni la société du spectacle, mais bien l’homme, qui broie par sa présence la possibilité d’avoir un temps pour soi et une chambre à soi. Alors le ménage devient un exorcisme, un temps alloué à ne plus penser.

Clean with me (after dark), prix du jury au festival de Clermont-Ferrand en 2020, est disponible sur Ciné+.

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