Un pays qui se tient sage : Au départ d’une guerre des images

Le dernier film de David Dufresne, Un pays qui se tient sage, revient avec une rigueur journalistique et réflexive sur les manifestations des gilets jaunes et plus spécifiquement sur les violences policières corollaires à cet événement politique majeur du quinquennat Macron. En évitant le sensationnalisme de la violence, le réalisateur fouille plutôt ce qui en constitue le corps systémique, et analyse les rapports de domination et de défiance qui existent entre la police et la population civile.

Le jeudi 6 décembre 2018, au matin, une trentaine de lycéens sont interpellés, alignés assis sur les genoux et sac sur le dos pour plusieurs heures, sous les regards d’une dizaine d’agents de polices. La scène, capturée en amateur et via un téléphone personnel par l’un des policiers, est anonymement commentée par le filmeur : « Voilà une classe qui se tient sage ». Cela faisait deux mois environ que le mouvement des gilets jaunes, au départ des ronds-points de la « France périphérique » (voir à ce sujet le film de Kervern et Delépine, Effacer l’historique, sorti à la même période), avait investi les centres des métropoles (Paris, Bordeaux, Toulouse) et mis au cœur du débat en France la question des répressions et des violences perpétuées par la police. Se construit un rapport de défiance d’une partie de la population vis-à-vis des institutions en général et du fonctionnement policier en particulier, qui apparaît de plus en plus comme le bras armé du gouvernement, et non l’organe de défense du civil. Le film de David Dufresne entame son film sur la thèse de Max Weber bien connue (« L’État revendique le monopole de la violence légitime »), et la travaille par un double commentaire : un montage d’images des manifestations, et un dialogue entre de multiples intervenants anonymisés.

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit »

La qualité première et évidente du film est dans son remploi d’un corpus d’images non-nobles, non pensées pour une toile de cinéma, filmées par l’amateur non-équipé, et de les matérialiser sur le support très physique de l’écran de cinéma. Certes, le déploiement de ces images sur de très grands écrans ont un effet saisissant, mais le véritable pouvoir qui s’opère lors du passage au film de ces images est la force de captation et de sidération insoupçonnées de ces images. D’ordinaires perçues dans un flux non contrôlé et non choisi, algorithmisées sur des réseaux sociaux destinés au divertissement simple et mélangé entre des contenus ou des pubs, parfois réemployées ou reprises par d’autres médias sociaux d’info-divertissements, c’étaient des images pauvres. C’est-à-dire non pas des images sans valeurs esthétiques ou économiques, mais qui ne bénéficiaient d’aucun traitement, d’aucun privilège, mises au même plan qu’une photo de vacances ou qu’un contenu sponsorisé du ministère des sports. Le passage de ces images au film permet d’en saisir la matérialité, d’en faire autre choses que des formes de contenu, et d’en concevoir la puissance historique et esthétique : dépasser son statut d’image afin de constituer une archive.

Le documentaire travaille en profondeur la relation entre ces images et les discours du président, eux filmés de façon très sobres et diffusés à heures de grandes écoutes sur les médias traditionnels, et qui donc dans leur forme initiale subissent déjà ce contraste par rapport aux captations d’images par téléphone. C’est parce que le film rappelle certains éléments de langages clés du mandat Macron, notamment dans sa rhétorique renouvelée de négation d’une violence systémique spécifiquement française, qu’il arrive aussi à construire sa dimension historique. Montés en parallèles, mais jamais en surimpression, les différents discours du président français ont la fonction très primaire d’historiciser les différentes scènes (ils commentent les différentes phases des gilets jaunes en rappelant les différents contextes politiques des années ayant précédées la sortie du film) tout en signant la discontinuité entre le discours politique et le terrain des manifestations.

La dimension méta-discursive du cinéma

Le cœur du film se joue dans le décuplement des discours face à l’angoisse des images. Les multiples interventions de la parole n’ont pas une fonction platement illustrative, ni d’ailleurs de contraste purement théorique avec ce qui est en train d’être fait, parce que les différents intervenants sont autant des manieurs de concepts que des êtres sensibles qui reçoivent ces images eux aussi sur des simili-écrans de cinéma et donc les subissent au travers du poids de la projection d’un film. Mais le réalisateur refuse le risque pervers du sensationnalisme permis par son dispositif grâce à un montage de dialogues qui produit des allers et venus entre les différentes discussions afin de labourer différents sujets et différentes opinions. Surtout, le film à aucun moment ne suppose à la prétendue partialité journalistique : il est ouvertement engagé, mais ne refuse pas la discussion. C’est d’ailleurs dans ses dialogues que le film est le plus pertinent, non pas dans ses débats entre des opinions divergentes, mais lorsqu’il arrive à saisir de grands moments de la pensée entrain de se faire, dans l’analyse précise de ses intervenants des images qui se jouent devant eux.

Toutes les mécaniques du film ont pour source un remploi, une division, une fracturation ou une multiplication du même. C’est-à-dire que pour une rue montrée dans le cœur des violences, le cinéaste revient en arrière et filme ces mêmes scènes dépouillées de violence, revenues à un quotidien – et que pour un discours on en montre le pendant, le relief contestataire, ou la source d’une indignation. Cette dimension méta-discursive se joue par ailleurs à plusieurs échelles de l’entourage du film – lui-même sort en décalage par rapport à son actualité, démarche absolument inverse du film de François Ruffin J’veux du soleil tourné et monté dans la précipitation de l’événement, et les dialogues continuent à être joués et rejoués hors du film lui-même.

Les débats suivirent lors des avant-premières en salles, et sont même rejoués dans les suppléments de l’édition DVD du film, qui met en avant un David Dufresne face au même dispositif que les intervenants de son film. Ce qu’a ultimement permis un passage au cinéma est justement dans ce pouvoir de diffusion lente, qui permet de désamorcer la force d’événement de ces manifestations et de les faire rentrer dans l’Histoire, avec ce que cela implique de travail de discussion, de débat, et d’historiographie.

Un pays qui se tient sage est disponible depuis le 2 mars en DVD et VOD chez Jour2Fête.

Laisser un commentaire