Fermez les yeux et tendez l’oreille. Bienvenue sur Undertone, votre nouveau podcast dédié aux mystères surnaturels préféré. Crimes, exorcismes, possessions, ARG, paranormal… Ian Tuason prend plaisir à transformer l’ouïe en un panorama de terreurs.
On a arrêté de compter. Depuis le début de l’année, les films d’horreur s’enchaînent les uns à la suite des autres comme les wagons d’un train de marchandise qui n’en finit pas de rouler à toute berzingue vers les terres consacrées à nos cauchemars, l’approvisionnant méticuleusement. Pour son premier film sur grand écran, Ian Tuason prend le pari de se focaliser sur une mécanique de hors-champ particulière, un fantôme pas si transparent : le son. Résultat des courses ? Undertone possède les défauts de ses qualités. Une audace qui se prend les pieds dans le tapis et s’écroule avec zèle.
« Animatrice d’un podcast consacré aux phénomènes paranormaux, Evy retourne dans la maison de son enfance pour veiller sa mère mourante. Un jour, elle reçoit d’étranges enregistrements. En les diffusant dans son émission, Evy réalise que les événements décrits semblent déteindre sur la réalité. Les sons deviennent de plus en plus troublants, comme si quelque chose cherchait à lui parler. Et plus elle écoute, plus la menace se rapproche… »

10 Reasons Why
Tout commence avec une comptine accompagnée de râles d’agonie sur fond noir. L’entame ne pourrait être plus claire quant à ses intentions : Undertone sera une question d’acoustique. Il faudra bien évidemment rester à l’affût des images, d’autant que son minimalisme viendra nous pétrifier, mais aussi rester sur ses gardes en ce qui concerne ses « voix basses », comme le suggère son titre. La géographie du film se construit donc par l’écoute ; le spectateur avance à tâtons, se cogne dans les meubles, à la recherche d’une prise, d’un interrupteur pour s’extirper de cette obscurité.
Evy anime un podcast consacré aux phénomènes paranormaux. Elle le coanime avec Justin, dont le visage nous restera dissimulé. En fait, à l’exception de notre héroïne et de sa mère mourante, alitée à l’étage, nul autre personnage ne s’insinuera dans le cadre. Une infirmière, un petit ami, ou encore ce couple formé par Mike et Jessa, dont Evy tentera de démonter le canular prenant la forme d’un mail contenant dix capsules audio censées montrer la possession de la jeune femme : tout n’est que voix, murmures et abstraction.
Petit rappel des cours de SVT. L’ouïe, contrairement à la vue, est un sens omnidirectionnel. Elle sollicite davantage notre cerveau, nécessitant une plus grande puissance de calcul. Tandis que l’image « ferme » les possibles, le son en ouvre une infinité. C’est ce que l’on appelle la complétion perceptive : le cerveau invente ce qui manque, comble les vides avec tout ce qu’il trouve. Et ce salopard a souvent tendance à aller piocher du côté de nos angoisses. De là, et plus encore que la peur du noir, Ian Tuason se faufile dans notre imaginaire pour y semer une belle pagaille et faire naître une monstruosité profondément dérangeante.
Quelques minutes après minuit
Une fois par semaine, chaque soir de diffusion, Evy et Justin écoutent les enregistrements en direct. Si ce dernier est davantage versé dans le « I Want to Believe », notre animatrice endosse le rôle de l’esprit pragmatique. Elle est celle qui doute, qui cherche une explication rationnelle, alors même que les fichiers semblent peu à peu s’insinuer dans sa maison. Elle se remet à boire, est troublée par des visions, entend des bruits parasites dont elle peine à localiser l’origine. Lentement, la contamination se répand. Durant plus d’une heure, le réalisateur fait monter la tension. Doucement, l’eau se met à chauffer, la bouilloire à siffler.
L’idée, aussi simple qu’efficace, d’installer la mère à l’article de la mort dans la chambre de l’étage, d’ancrer une présence funèbre dans ce décor, maintient une tension permanente tout en détournant savamment notre attention. La répétition des plans, qui instaure une routine, sert le même objectif : créer un faux sentiment de sécurité. Less is more. Une leçon que nous avions déjà vue à l’œuvre dans Backrooms, avec ce même goût de la patience. Or, Tuason ne possède ni le talent ni le même budget que Parsons.
Cependant, il faut avouer que, derrière ce sentiment de claustrophobie, sous le vernis de ce travail sur le son – cette « valeur ajoutée », comme la nomme Michel Chion – ou encore cette superposition de voix qui s’invitent chez Evy comme des présences fantomatiques, Undertone laisse rapidement poindre ses faiblesses. La mécanique des enregistrements devient répétitive et lassante, le scénario aurait gagné à être sabré d’une bonne dizaine de minutes, et toute son iconographie religieuse mériterait d’être remaniée.

Une journée comme les autres dans la vie de Feldup
Depuis Rosemary’s Baby et L’Exorciste, l’horreur a doucement fait son nid dans notre quotidien. Elle a quitté les abysses pour ramper jusqu’à notre paillasson. Le monstre n’est plus le vampire tapi dans son château au sommet d’une montagne lointaine, mais l’autre : le voisin d’en face, le collègue de bureau, parfois même notre propre enfant. Une monstruosité qu’aucune institution dite « moderne » ne semble pouvoir conjurer. Comme si l’être humain éprouvait indéniablement le besoin de demeurer lié aux monstres de son enfance, ceux des contes et des légendes, qui ont simplement migré des forêts pour s’installer dans nos suburbs.
Aujourd’hui, l’explosion des podcasts, documentaires et émissions consacrés aux True Crime témoigne de cette étrange fascination qui consiste à céder toujours plus de place à l’horreur dans nos foyers. Le succès d’une chaine comme Feldup, en France, le prouve. Chacune de ses vidéos dépassent pour beaucoup le million de vues. Un vidéaste qui n’a fait que suivre une tendance qui a émergé et pullule sur le continent américain. Il existe un public et Hollywood l’a compris. Avec 10 ans de retard, certes.
Il est d’ailleurs frappant de mettre ce phénomène en regard d’une jeunesse qui peine de plus en plus à s’échapper du cocon familial. À cela s’additionne l’ère d’Internet, qui a pernicieusement favorisé une forme de repli sur soi, faisant de la chambre un microcosme où se cristallisent nos peurs, nos obsessions et nos angoisses inavouées. Dès lors, il n’est guère surprenant de voir éclore sur grand écran un film comme Undertone, qui fait la part belle à ce courant : Internet comme simple reflet et catalyseur de nos cauchemars.
Beaucoup de bruit pour rien
Faire d’un podcast, objet désormais si familier, le moteur d’un dispositif horrifique relève donc d’une extension parfaitement logique. Le problème majeur d’Undertone, cependant, est que cette modernité entre en collision avec l’un des réflexes les plus éculés du cinéma d’horreur « classique » : le trope de la possession démoniaque. C’est d’autant plus triste que le film avait pris soin d’installer, durant toute sa première moitié, une thématique autour des contes pour enfants, infiniment plus prenante.
Faute de courage, ou peut-être de témérité, Tuason se laisse finalement happer par un réflexe de cinéphile fatigué avant l’âge plutôt que d’embrasser sans réserve la richesse de son concept initial et toute la mythologie qu’il charriait. Car des ARG ou des podcasts qui tournent mal, Reddit en regorge. À l’inverse d’un The Guilty, qui parvenait à nous tétaniser de bout en bout par sa radicalité, Undertone nous procurera bien quelques sueurs froides, mais laissera surtout, une fois le générique terminé, l’impression que la crêpe est restée collée au plafond.
