Backrooms de Kane Parsons : Meubles et Dépendances

Avez-vous déjà ressenti cette sensation de vertige dans un Ikea sur le point de fermer ? Ou sur un parking abandonné de toutes voitures ? Cette oppression des grands espaces ? Si oui, vous n’êtes pas seul. Kane Parsons vous a entendu depuis le longs couloirs de ses Backrooms, alarmantes coulisses d’un monde aliéné et aliénant.

Dans la nuit du 9 novembre 1989 tombait le mur de Berlin. Dans celle du 7 mai 2026 s’effondre la dernière cloison séparant le cinéma d’Internet. Mais derrière ce mur… des millions d’autres. Pourquoi ? Parce que sous le voile des Backrooms se cache une horreur existentielle, une horreur profondément contemporaine : celle d’une génération à qui l’on a promis un monde infini, mais qui a hérité d’un univers fracturé, vide, répétitif, sans autre horizon que ces murs moites aux tapisseries jaunissantes et maladives.

Backrooms marque la rencontre entre le 7e Art et l’univers du web, ce Nouveau Monde, cette matrice impalpable et pourtant omniprésente dans nos vies. Les Backrooms, nous les avons tous déjà traversées. Mais en sommes-nous déjà sortis ?

« Une thérapeute part à la recherche de son patient après sa disparition dans un labyrinthe de pièces apparemment sans fin et défiant toute logique, dissimulées sous son magasin de meubles. »

© Metropolitan Film Export

Internet et ses croquemitaines

Pour une rapide introduction au sujet des Backrooms… Phénomène d’internet ayant pris racine dans un salon 4chan d’après une simple photo à laquelle était accolé un texte, le virus s’est propagé comme une traînée de poudre sur internet à partir de 2019. Il faut dire que la force d’évocation de ce combo était prodigieuse. N’importe quelle personne tombant dessus ne pouvait qu’être terriblement mal à l’aise de « no clip » à son tour et, par la suite, se retrouver à errer, seul et à jamais, dans ces couloirs humides à la tapisserie jaune si effroyablement banale.

Car justement l’horreur née de cette banalité. Internet a appris de la J-Horror : ce qui terrifie n’est plus les figures qui ont fait l’âge d’or de la Hammer ou la Universal Monster, mais bien plus le quotidien morose, une tradition folklorique ayant pernicieusement glissée dans la toile de ce fameux World Wide Web. Les Backrooms ne sont finalement qu’un Slenderman 2.0 déployant une esthétique davantage « abstraite ». L’art de la soustraction par excellence. L’équation est simple : moins fois moins égal plus. Le but : laisser le public se terrifier lui-même en superposant à ces espaces « liminaux » ses propres frayeurs, son propre rapport au vide.

Le temps passe. En l’espace d’à peine trois ans, le concept des Backrooms s’assèche. Les internautes, par collectivité, ont fini par totalement démystifier sa sève en lui agrémentant tout un tas d’étages à la sauce SCP. Puis vient un petit miracle du nom de Kane Pixel / Parsons qui, à peine âgé de 16 ans, publie le 7 janvier 2022 une vidéo sur sa chaîne YouTube qui va relancer la hype. Si bien qu’une vingtaine de vidéos plus tard et plus de 200 millions de vues, sa légende est faite.

Les murs ont des oreilles

Pour un jeune adulte de 26 ans comme moi, Internet m’a servi autant de nounou que de refuge. Alors, lorsque le phénomène des Backrooms a explosé, j’étais en première ligne pour recevoir la déflagration. Toute l’histoire a rapidement fait le tour des réseaux, donnant quelques abonnés à des chaînes s’amusant à décortiquer son lore. C’était notre Lost à nous. Les forums furent déchaînés de théories et d’interprétations. Une pure singularité numérique. De fait, dire que j’attendais ce film comme les dinosaures ont dû regarder cette météorite le soir de leur extinction, entre émerveillement et crainte, serait un euphémisme.

Le fait est que la sensation était la même. 1h50 plus tard, ne reste plus que l’émerveillement. Du haut de tout son talent, Kane Parsons a gommé toutes mes craintes. Certes, cette traduction est différente de celle de sa chaîne, néanmoins il maintient sa vision personnelle, lui permettant de négocier ce virage d’une main de maître.

On y retrouve ce minimalisme propre à l’identité du lieu. Ce sentiment impersonnel qui coule des murs. Ces couleurs délavées, cet éclairage branlant, loin des standards habituels. Le travail sur la symétrie est renversant, aussi bien d’un point de vue de la mise en scène que dans le sens apporté aux décors en arêtes, nous faisant craindre le moindre angle mort. L’utilisation persistante de la courte focale traduit la sensation d’isolement des personnages, thème majeur de l’œuvre. Deux âmes isolées, délaissées, ayant perdu leur foyer et en quête d’un nouveau chez-soi. L’un est architecte, l’autre psychologue. Le trait d’union : les deux piliers de ce que représentent les Backrooms. C’est-à-dire le dérèglement psychique que produisent nos espaces capitalistes.

© Metropolitan Film Export

La Maison des meubles

Adaptation plus ou moins officieuse de La Maison des Feuilles, roman de Mark Z. Danielewski qui a connu une véritable résurgence coïncidant parfaitement avec l’explosion de l’analog horror, les Backrooms de Parsons ont quelque chose qui transcende la simple horreur traditionnelle. Il y a une forme de mélancolie à voir ces lieux essayaient d’émuler vainement ce qui se passe à la surface de notre réalité. Une démarche qui n’est pas sans rappeler également un certain Us de Jordan Peele. D’ailleurs, le point commun de ces trois monuments du genre tient dans la sensation de gêne qu’ils occasionnent, cette inquiétante étrangeté sur laquelle ils ont réussi à poser le doigt. Toutefois, là où Backrooms tire pleinement son épingle du jeu, ce n’est pas sur la peur du Noir ou de l’Autre, mais bien dans la déliquescence d’un monde corrompu par le capitalisme et ses grands espaces. Ces fameux « liminal spaces ».

Une fois privé de l’illusion de la réalité, de ceux qui sont censés l’habiter, la vue de ces zones commerciales, de ces parkings, de ces immeubles, ou encore de ces piscines abandonnées occasionne un malaise psychique sourd. Les Backrooms ne font que grossir le trait, nous mettant face à des images que l’on reconnaît mais sans vraiment les identifier tout à fait. Ici, tout est tordu, bancal, répliqué comme avec une IA (dé)générative ou une mémoire défaillante.

Naturellement, Kane Parsons magnifie son travail grâce au plus gros budget qui lui ait été octroyé. Cependant, il reste fidèle à ses origines et incorpore sa science du found footage. Il ressuscite un genre qu’Hollywood avait dévoyé de sa pureté initiale dans le but de nous faire ressentir des émotions oubliées : cette image saccadée, ce travail de proximité, ou même cette peur si traditionnelle du hors-champ et la crainte qu’il se dévoile.

Notre sous-culture, c’est le futur

Les lignes bougent à Hollywood. Les attentes du public évoluent en même temps que lui : les enfants qui ont grandi avec les grandes franchises sont devenus les principaux consommateurs de cinéma. Pourtant, les recettes éprouvées et les déclinaisons sans âme semblent désormais peiner à convaincre. L’émergence de nouveaux auteurs, soutenue par des résultats commerciaux plus qu’éloquents, en est la preuve. En l’espace d’à peine 2 mois, nous avons assisté à l’ascension fulgurante d’Obsession de Curry Barker, produit pour à peine un million de dollars. Aujourd’hui, c’est autour de Backrooms de prendre le relais en signant à la fois le meilleur démarrage et le plus grand succès commercial de l’histoire d’A24.

À l’inverse, l’échec retentissant de The Mandalorian & Grogu ou l’accueil tiède réservé à La Bataille de Gaulle témoignent d’un essoufflement de certaines formules. Pathé a même choisi d’avancer la sortie de la seconde partie de deux semaines afin de coïncider avec la Fête du cinéma et ses tarifs attractifs. Autant de signaux qui dessinent le portrait d’un public en quête de nouveaux rafraîchissements pour un futur plus innovant et moins « calibré ».

À l’avant-garde de ce mouvement se trouve une génération de créateurs issue d’Internet. En quelques années, YouTube est devenu un véritable eldorado pour les producteurs. Comme nous l’évoquions déjà dans notre article consacré à Lost Media, la culture web poursuit son irrésistible ascension. A seulement 20 ans, après avoir consacré 4 années de sa vie au projet des BackroomsKane Parsons s’impose comme l’une des figures de proue de cette Nouvelle Vague. Quelque chose est en marche du côté d’Hollywood : c’est le bruit des gargouillements d’une jeunesse qui a faim !

Les puristes de la première heure auront probablement quelques réserves. Les autres, ceux qui apprécient le genre et ses propositions risquées, se laisseront volontiers happer dans ce labyrinthe dont la seule issue mène à l’avènement d’un talent majeur. Celle d’un artiste qui, à partir d’une modeste série YouTube conçue de manière purement artisanale, a réussi à donner corps à l’une des critiques les plus inquiétantes de notre société de consommation et de ses impasses.

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