Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun : How to Have Sex

Hommage aux slashers et à leur démesure, aux VHS et leur imaginaire granuleux, Teenage Sex and Death at Camp Miasma (quel titre !), nous étale sa réflexion sur le genre, aussi bien identitaire que cinématographique, le tout enrobé d’une photographie aussi colorée qu’un paquet de Skittles.

Depuis plus de 10 ans, le cinéma d’horreur est revenu en force comme un genre populaire auprès des 16-30 ans. Cette profusion de genre a autant donné lieu à une forme de congestion de l’imaginaire qu’une libération des mœurs, voire même de l’expansion de la fibre artistique de certains. Apparaît alors l’elevated horror – terme plus ou moins prétentieux définissant une horreur plus « intelligente et réflexive ».

A24, le studio qui en a porté l’étendard, est également derrière la production du second film de Jane Schoenbrun, I Saw the TV Glow, nouvelle figure de proue de la Gen Z. Mais la production de Teenage Sex and Death at Camp Miasma, son troisième long qui a fait l’ouverture de la sélection Un Certain Regard à Cannes, revient à Mubi. Une œuvre à la lisière de la poésie et du ridicule, du carton et du rêve, de l’introspection et du fun.

« Une réalisatrice queer, travaillant sur une suite d’une franchise de films d’horreur, devient obsédée par le casting de la « final girl » du film original, ce qui plonge les deux femmes dans un chaos psychologique et sexuel. »

Teenage Sex and Death at Camp Miasma

Synecdoche, Miasma

D’abord le noir. Puis un souffle rauque, un point de vue subjectif en plan séquence, une caméra tremblante, pas de doute, on est bien dans l’hommage du Halloween de John Carpenter. Et comment mieux débuter un film à propos de slasher que de convoquer le spectre de l’un de ses plus iconiques ? Mais ce n’est pas le seul fantôme que va déterrer Jane Schoenbrun. À vrai dire, il est question d’une profanation de tout le cimetière du slasher : que cela soit la démesure onirique de Freddy, le côté insolemment méta de Scream, ou encore la chair dénudée bon marché d’un Vendredi 13 et son décor en forêt.

Or cette profusion d’exhumation n’est pas gratuite. Teenage Sex and Death at Camp Miasma (titre aussi classe et envoûtant que son précédent) nous propose de suivre les tribulations d’une jeune réalisatrice queer qui se voit catapulté après seulement un court-métrage de fin d’étude à la tête du remake de sa saga préférée : Camp Miasma. Simple film de série B ayant fait l’âge d’or de ses studios, l’œuvre s’est vue déclinée en une avalanche de suites toutes plus ou moins mercantiles. De là, Schoenbrun, par la bouche de son héroïne, s’amuse à discourir sur la pestilence de cette économie des franchises et de sa fibre nostalgique.

Parce qu’on le sait, ce qui vend, aujourd’hui, c’est bien cette nostalgie (#StrangerThings). Un sentiment combustible sur lequel il est si rentable de s’appuyer. Néanmoins, la force du projet et l’intelligence de sa réalisatrice tient dans le fait de ne jamais verser dans ce regard en arrière plein d’aveuglement et de fausses promesses à l’égard d’une époque dévoyée par l’imaginaire collectif. Au contraire, elle en fait son sujet, à savoir : comment se construit-on par le prisme des images ingurgitées durant notre adolescence ?

Chairs et fluides

Si notre identité est la somme de nos souvenirs, dans ce cas, il faut en compter les images fictionnelles. Il faut superposer le réel à l’imaginaire, la cruauté au fantasme. Mais comment se construire de manière droite et solide devant ces clips MTV et ces slashers à la vision d’une sexualité totalement pervertie ? Comment ne pas être bousillé dès le berceau lorsque, dans les années 90, la télévision fut la nouvelle baby-sitter de tous les foyers ? La pop culture, autant qu’un refuge, a aussi été le vecteur / catalyseur de toutes nos angoisses. Hollywood a explosé notre boussole interne, nous laissant égaré, orphelin pour affronter la réalité.

Cinéphile aguerrie, Kris, notre jeune réalisatrice, se met donc en tête d’aller rencontrer l’actrice du premier volet de la saga, Billy, la fameuse final girl, jouée par la venimeuse Gillian Anderson, recluse dans son manoir construit à même l’ancien décor de tournage. A son arrivé sur les lieux, face à ce décor enneigé si factice et pourtant si symbolique, on ne peut s’empêcher d’humer un parfum de Sunset Boulevard se mêlant à celui d’un cinéma plus lynchéen. La satire rencontre la fantasmagorie, et la logorrhée se marie à la plasticité.

A travers ce simple entretien qui n’est d’abord que purement professionnel, va doucement se nouer une relation plus intime. L’alchimie entre les deux actrices est magnétique, chacune se fondant dans l’autre au sein d’un huis-clos à la tension sexuelle sur le fil. La cadette fantasme sur la star de son film, celui-là même qui est à l’origine de son coming-out. Hélas, trop dans l’interprétation et l’analyse, empêtrée dans son propre intellect, Kris n’a jamais eu l’occasion de découvrir les joies des plaisirs charnels. Ce n’est rien, elle est là pour apprendre.

Teenage Sex and Death at Camp Miasma

VHSex

Ici, Teenage Sex and Death at Camp Miasma opère une certaine déviation. Si vous pensiez être venus vous assoir pour vous divertir devant un bain de sang sous couvert d’une méditation sur le genre, eh bien… vous vous êtes trompés de salle. Enfin, pas totalement. Sous couvert d’hémoglobine, le cœur battant du film n’est pas tant l’horreur que l’obsession (sujet à la mode à en croire le film éponyme de Curry Barker).

L’obsession qu’éprouve Kris à propos de Billy, ou du moins son alias filmique. L’obsession pour cette image de Little Death (le tueur au design méchamment inspiré du Pyramid Head de Silent Hill) réfléchit au moment de la scène de l’orgasme dans l’œil de l’actrice. Ce même reflet que cherche désespérément à recapturer Kris, comme s’il encapsulé une signification plus large, un sens particulier. Comme n’importe quel spectateur, Kris se réapproprie l’œuvre, elle y superpose ce qu’elle veut y voir, ce qu’elle veut y vivre : la recherche de l’orgasme.

Tout était déjà là : Little Death : la petite mort : l’orgasme. On a déjà vu plus subtil, mais cela dissout agréablement à la tonalité bien plus comique et débridé que la mélancolie de I Saw the TV Glow. Or, les obsessions de l’autrice sont toujours les mêmes : décrypter non plus une série télé, mais un film, l’inauguration d’un genre et de ses dérives. Ou comme le traduirait merveilleusement bien le titre du dernier épisode de Community :

Les conséquences émotionnelles de la télécinédiffusion

Pour écrire un remake, il faut analyser l’original. Direction donc le cinéma à l’abandon du camp pour Kris et Billy pour cette projection privée, donnant dès lors l’occasion de nous plonger dans les images de Camp Miasma premier du nom, le film dans le film. Ersatz de Vendredi 13, le film ravive tous les poncifs et joue délibérément avec nos attentes. Bien loin du pastiche entamé par Ti West sur sa trilogie Pearl, Teenage Sex and Death at Camp Miasma délivre une autre forme de fétichisation cinématographique que la simple tentative de copie un peu veine : les films vus comme une chambre d’éveil au désir.

Les vidéos d’analyse de I Saw the TV Glow qui pullulent sur YouTube en sont l’exemple même. Aujourd’hui plus qu’hier encore, nous nous plongeons tellement dans nos films préférés que notre identité en devient indissociable. Nous sommes le prolongement de ce que nous voyons et tendons à imiter ce qui nous est montré. La carte est devenue le territoire, l’écran de cinéma un filtre de perception. Et si… Et si Camp Miasma n’était pas un film ? Et si c’était nous qui étions le film, les marionnettes de Little Death ?

Absurde, certes, mais c’est pourtant le délire que défend Kris lors d’une réunion Zoom devant ses producteurs, scène portant le comique du film à son acmé. Mais derrière cette humour de façade se creuse une vérité plus sourde, plus pernicieuse qui, on pourra y mettre notre main au feu, suscitera de vifs intérêts et nombreuses interprétations / théories sur les forums lors de la sortie du film. Car si les œuvres de Schoenbrun sont profondément cryptiques, ne cherchant en aucun cas le réalisme, elle possède néanmoins une logique émotionnelle qui ne laisse jamais indifférente.

Teenage Sex and Death at Camp Miasma

Pourquoi les films d’horreur n’ont plus le même goût ?

En se projetant dans le film, en étant celle qui voit autant que celle qui est vue, la victime et le bourreau, la fan et l’actrice, Kris parvient enfin à atteindre la jouissance. Comme si cette épiphanie ne pouvait uniquement surgir que du mélange du corps et de l’esprit, du trait d’union entre l’intellect et la chair. Et c’est ici que Teenage Sex and Death at Camp Miasma se mord la queue.

Auréolé de la Queer Palme et arborant une esthétique on ne peut plus camp, mouvement associé à la culture LGBTQ+, Teenage Sex and Death at Camp Miasma possède les défauts de ses qualités. Eminemment fun et empathique, il est aussi particulièrement verbeux et emphatique. Une vision réflexive du film sur son média lui-même qui, malgré son autodérision, pourra agacer une bonne frange de son public, le trouvant prétentieux et difficilement digérable.

Mais c’est peut-être aussi ça son sujet, au fond. Sous son esthétique volontairement enfantine, faite de sucreries et de décors en carton-pâte, se niche un miroir plus sombre et déformant : cette propension introspective jusqu’à l’écœurement vu comme le symptôme d’une génération façonnée par et/pour les images, ne pouvant s’empêcher de les commenter en permanence, quitte à en sacrifier la pureté originelle.

En dehors de ce reproche qui plane sur tout le film, difficile de ne pas saluer une œuvre qui s’amuse autant d’elle-même, refuse de se fixer des limites et prend un plaisir communicatif à proposer quelque chose de neuf. Un objet étrange, excessif, parfois épuisant, mais auquel il est étonnamment facile de se connecter tant il puise dans un imaginaire collectif devenu le nôtre.

Tentative tout autant que tentation de déconstruire le mythe du slasher, Jane Schoenbrun poursuit son auscultation de l’obsession médiatique sous le prisme d’une horreur queer et sucrée.

Teenage Sex and Death at Camp Miasma tient autant de l’œuvre réflexive que de la confession intime sur cette tendance que nous avons de nous construire à travers les images que l’on consomme et les fictions dans lesquelles on finit par se projeter.

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