L’Odyssée de Christopher Nolan : Le tour du monde en 8000 jours

Trois années après l’immense succès critique et public que fut Oppenheimer, Christopher Nolan revient avec L’Odyssée, son film carte blanche. Et c’est peu dire que l’adaptation de l’une des histoires parmi les plus anciennes et mythiques de l’humanité a de quoi rendre très curieux.

Vers l’infini et l’au-delà… avant de rentrer à la maison. Tel était le conte d’Homère narré il y a plus de 2500 ans ; une histoire si universelle qu’elle a traversé tous les âges sans jamais perdre de sa pertinence. Et ce jusqu’à arriver dans les mains d’un Christopher Nolan qui en tire, en trois heures menées tambour battant, un film d’une force émotionnelle et d’une qualité visuelle rares qui deviendra certainement l’un des blockbusters majeurs de la décennie.

« Saga fondatrice d’Homère, L’Odyssée est une épopée mythique tournée à travers le monde qui suit le retour d’Ulysse vers Ithaque. »

@ Universal

This too shall pass

Nombre de rumeurs ont circulé sur ce qu’allait être le prochain film de Christopher Nolan après Oppenheimer. Grâce aux innombrables récompenses glanées dans les plus prestigieuses des cérémonies, le réalisateur britannique s’était vu donner une carte blanche comme peu de cinéastes l’ont eue avant lui. Et vu la passion qui le caractérise, choisir un sujet aussi mythique que l’odyssée d’Ulysse était au fond la seule réponse envisageable.

Dans son Odyssée, Nolan fait des choix d’adaptation forts, autant par les limitations inhérentes au cinéma que par celles des caméras IMAX, dont les pellicules ne peuvent (pour le moment) ne contenir que 3 heures de film maximum. Le focus est donc mis sur la quête du grand retour d’Ulysse à Ithaque, et sur les conséquences de son orgueil sur les destins de ceux qui dépendent de lui. Pour faire justice à cette entreprise colossale, qui prend chez Homère plusieurs décennies, le cinéaste britannique utilise le procédé du montage alterné. Comme pour la plupart de ses précédentes œuvres, cela permet de donner à son scénario une échelle inédite, de quelques jours pour certains, et de plusieurs années pour d’autres.

Effectué par Jennifer Lame, déjà oscarisée pour Oppenheimer, le montage de L’Odyssée verse encore plus dans l’épure. Ici, il n’est plus question de séparer les temporalités en chapitres, à l’image d’Oppenheimer, ou en heures, comme dans Dunkerque. Tout se fait de manière claire, au service d’un scénario qui gagne ainsi en fluidité. Jamais un film de Christopher Nolan n’a-t-il été aussi aisé à suivre, et dans ce cas précis, c’est plus que notable.

La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme

Dans son célèbre essai de 1992, Francis Fukuyama théorisait la victoire idéologique de la démocratie libérale sur tous les autres systèmes politiques, ouvrant une période de suprématie pour cet idéal qui, s’il n’éviterait pas tous les conflits après la Guerre Froide, n’en serait pas moins éternel. Si la suite des évènements lui a donné relativement tort, elle traduit tout de même une angoisse existentielle propre à ceux qui vivent des moments charnières de l’Histoire. On a toujours le sentiment, au fond, qu’après nous le déluge.

Cette même impression irrigue la filmographie de Christopher Nolan, lui qui a toujours mis en avant trois thèmes centraux : le passage du temps, le retour à la maison (qu’elle soit réelle ou métaphorique), et la fin d’une certaine idée d’un monde. Ces sujets se retrouvent dans L’Odyssée avec un surprenant cynisme, voire même un nihilisme par moments. De son immense aventure pour retrouver les siens, Ulysse se lance avec espoir et naïveté. Il finit toutefois par éprouver toutes les émotions, la dernière étant l’obsession de ne pas passer à côté de l’Histoire. De retour à Ithaque, le personnage magnifiquement campé par Matt Damon n’est plus que monomaniaque, habité par l’irrépressible envie de revoir sa femme et de ne pas laisser la civilisation, celle dont il est l’un des plus fiers représentants, mourir sans qu’il n’ait pu conclure sa petite histoire dans la grande.

Christopher Nolan entreprend ainsi de conclure son histoire dans le sillage de celle d’Oppenheimer, qui elle déjà marquait une rupture philosophique avec le reste de ses œuvres. Quand une civilisation s’effondre pour laisser place à une humanité nouvelle, le temps de l’espoir et de la croyance en un avenir meilleur est révolu. Ne reste plus que le regret, dans le cas de Robert Oppenheimer, ou la satisfaction égoïste d’avoir réglé ses affaires juste à temps, dans le cas d’Ulysse.

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Défier les Dieux : un manuel cinématographique

Christopher Nolan aime à dire qu’il ne se refuse rien dans ses tournages, tant l’incertitude que ce soit le dernier existe à chaque fois. À l’image de Martin Scorsese (dont l’âge avancé joue aussi), la mise en scène de Nolan est ainsi toujours emplie d’une certaine urgence, traduisant le vertige de ne pas être à la hauteur.

Le résultat dans L’Odyssée est bien heureusement plus que remarquable. Plus grand, plus fou et plus démesuré que tout ce qu’il a pu faire auparavant, le film est une manière pour le cinéaste britannique de répondre de lui-même à sa tagline intimant de « Défier les Dieux« . Si cela passe par des scènes d’action épatantes (en particulier celle du Cheval de Troie, filmée en plusieurs parties sur la durée du métrage), c’est surtout par ses moments plus horrifiques que Christopher Nolan surprend, ajoutant à son œuvre un supplément d’âme que l’on ne lui connaissait pas.

De la confrontation avec le Cyclope à la noirceur des Enfers, le réalisateur réussit à installer une tension saisissante. Rien toutefois ne surpasse la rencontre avec Circé. Là, plus qu’à tout autre moment, Nolan se sort presque de lui-même pour créer une scène hors du temps, qui se suffit par son aspect horrifique tout autant qu’elle remet en perspective le voyage d’Ulysse, pour la première fois confronté à l’inéluctable pouvoir des Dieux et donc à sa propre pusillanimité. C’est au sortir de cette scène que L’Odyssée prend une toute autre tournure, jusqu’à un final mémorable.

Très « nolanienne », la première moitié du film laisse alors place à une seconde partie où l’on sent que Christopher Nolan se permet bien plus d’expérimentations formelles. Le cinéaste joue avec les couleurs et les échelles pour retranscrire un voyage qui devient pour Ulysse et son équipage bien plus décousu. De retour à Ithaque après avoir survécu au noir des enfers, au bleu sans fond des mers et au jaune lotiforme des illusions de Calypso, Ulysse se drape de blanc pour faire pleuvoir tout le contraire sur ses ennemis : la vengeance.

C’est à Ithaque que les temporalités se rassemblent enfin pour donner lieu à un épilogue certainement crépusculaire, et par égards testamentaire. En quelques scènes rondement menées, Nolan regroupe les arcs narratifs et laisse exploser une violence dont seul l’Homme est capable, plus insidieusement encore que les Dieux. De Matt Damon à Tom Holland et Robert Pattinson, qui tous trois sont ici d’exceptionnels interprètes, la soif de vengeance aveugle.

N’en survit heureusement que l’amour de Pénélope, seul à même de transcender le temps et l’espace. Vilipendé et méprisé, le personnage de Pénélope permet à Christopher Nolan de tordre une fois de plus l’étiquette de cinéaste pour hommes qui lui colle à la peau. Bien aidé par une Anne Hathaway au sommet de son art, le réalisateur dessine, en quelques instants volés à la violence des hommes, le tableau à la fois éternel et terriblement contemporain du sexisme ordinaire, qui laisse les femmes espérer l’égalité sans jamais la leur donner.

Au bout choses, il ne reste finalement plus pour les personnages de L’Odyssée qu’à s’éteindre là où ils allaient toujours finir : dans les oubliettes de l’Histoire… et au diable l’honneur. Le temps passe et n’attend personne.

@ Universal

Malgré une ouverture étrangement contenue et une musique étonnamment en retrait, L’Odyssée est tout de même pour Christopher Nolan une incroyable réussite. Que ce soit au niveau philosophique et surtout formel et visuel, avec une mention spéciale au design des monstres et à la tension horrifique, le métrage marquera l’époque, modèle de ce que devrait être un blockbuster populaire comme le furent en leur temps les premiers Star Wars, le premier Avatar ou la trilogie du Seigneur des Anneaux.

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