L’Inconnue de Arthur Harari : I’m not there

A l’occasion du Festival de Cannes 2026, Arthur Harari revient avec une proposition cinématographique aussi déroutante qu’intense. Présenté en compétition officielle, L’Inconnue ne laisse pas indifférent, même s’il repart bredouille de la cérémonie de clôture.

Après avoir fait sensation, autant en France qu’à l’international, en participant à la co-écriture de la Palme D’Or 2023, Anatomie d’une Chute, Arthur Harari revient sur le devant de la scène, Oscar du meilleur scénario 2024 en poche, avec L’Inconnue. Une œuvre ambitieuse, héritée d’une BD qu’il a co-écrit avec son frère Lucas Harari, qui poursuit son intérêt pour les mécanismes de l’identité et de la perception, cette fois sous une forme plus ouvertement philosophique.

“ David Zimmerman (Niels Schneider) a bientôt 40 ans, il est photographe mais personne ne le sait. Alors qu’il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit…. Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue (Léa Seydoux). “

David Zimmerman regarde fixement et avec effroi la caméra, appareil photo en main et en action. Image issue de L'inconnue.
@ Pathé Films

Au delà du reflet

L’Inconnue est une œuvre cinématographique qui repose sur des métaphores visuelles particulièrement cohérentes. Arthur Harari commence son film par un cadrage centré sur le rétroviseur du véhicule du protagoniste, plongeant le spectateur dans la découverte d’une ville qui semble étonnamment intriguer ce mystérieux conducteur. Cette scène initiale n’est pas anodine. La construction de David Zimmerman, de son métier à sa manière d’habiter le monde, tourne autour des objets réflectifs en tout genre. En plus des appareils photo, il est confronté régulièrement à des miroirs étourdissants et à des télescopes révélateurs. Ce procédé fait de la perception individuelle le véritable sujet du film et montre que notre compréhension du monde passe toujours par le regard que nous portons sur lui. 

Arthur Harari expose ainsi sa problématique : comment et pourquoi les souvenirs accumulés et la mémoire des événements vécus définissent l’essence d’un être humain et conditionnent ses actions futures ? A l’aide d’une pellicule à l’aspect “vintage” il confère une dimension intemporelle à un questionnement qui semblerait moderne mais qui existe depuis la nuit des temps. L’apparence d’une personne modifie-t-elle réellement son identité ? Harari répond manifestement par la négative et montre que la mémoire constitue le point de jonction entre le corps et l’identité. 

De même, il dépeint cette obsession intergénérationnelle face à ce qui disparaît et se modifie avec le temps : monuments, aspects physiques, etc. pour dénoncer un anthropocentrisme récurrent. L’Inconnue invite le spectateur à assouplir sa manière de penser afin de ne plus catégoriser ce que l’on ne pense pas comprendre. Pourtant excellent dialoguiste, Arthur Harari fait le choix d’échanges rares, mais à l’usage de mots précis, afin de faire résonner l’intériorité de ses personnages. 

Body switch

L’Inconnue démontre que le traitement réservé à ses protagonistes repose sur une compréhension limitée et binaire du genre. Les personnages ne parviennent plus à se comprendre eux-mêmes ni à donner un sens à leurs actes. Le film explore, avec une  certaine urgence, le risque psychologique que traversent ces personnages qui ne distinguent plus leur moi profond, car perturbés par une enveloppe corporelle devenue étrangère. La caméra accompagne ces instants avec une proximité presque intrusive, plaçant le spectateur dans une position inconfortable. Cette proximité agit comme une véritable violation de l’intimité et souligne l’ampleur de la méconnaissance du corps du genre opposé.

Le réalisateur écrit une histoire beaucoup plus profonde qu’un simple Freaky Friday, utilisant le procédé du “body switch”, et méritant une réflexion plus spirituelle, avec une distinction nette entre corps et âme. La transidentité, bien qu’elle soit ici abordée via un angle fantastique, que le traitement sonore accentue, n’a rien d’irréel. 

Arthur Harari dirige d’une main de maître ses acteurs auxquels il accorde une entière confiance permettant de renforcer le propos qu’il souhaite transmettre. Niels Schneider est totalement méconnaissable à travers une interprétation très corporelle (gestuelle, comportementale) délicate qu’il apporte à son personnage. La caméra est également beaucoup centrée sur son regard, qui perçoit le monde et les reproches que ce dernier lui assène. Les plans sont ainsi très rapprochés pour suggérer sa connaissance immense de soi, au-delà de sa couche physique interchangeable. En opposition, Léa Seydoux livre une performance appréciable mais peu surprenante.

David Zimmerman, dans le corps de L'inconnue découvre avec terreur sa nouvelle enveloppe corporelle dans le reflet d'une petit miroir circulaire portable. Image issue du film L'inconnue
@ Pathé Films

Harari humanum est

L’Inconnue est une œuvre avec une proposition forte, volontairement insaisissable, qui surprend et génère une réflexion philosophique qui ne peut pas plaire au plus grand nombre. Le rythme global est lent et contemplatif, sans pour autant desservir l’histoire. Harari ne peut traiter un sujet pareil trop rapidement, au risque de le survoler. 

De fait, la structure narrative ainsi que la mise en scène adoptent une forme abstraite, pouvant conduire une partie du public à l’incompréhension. Cette confusion intentionnelle questionne, de ce fait, sur la portée du film auprès de son public. De même, cela encourage la surinterprétation au vu de la manière dont le film expose son propos et du final pratiquement avorté et fataliste.

En effet, le dernier acte abandonne progressivement les interrogations philosophiques qui irriguaient jusque-là le récit. L’évolution des deux protagonistes prend alors une tournure brutalement tragique, conduisant à la mort de l’un deux et à l’internement psychiatrique de l’autre. Ce choix laisse l’impression que le film tranche sans avoir pleinement exploré les conséquences de son postulat. Par ailleurs, ceci contraste tangiblement avec l’écriture compréhensible qu’était celle d’Anatomie d’une chute

L’Inconnue exploite avec une justesse philosophique et singulière le thème du body switch, usant habilement d’un appareillage technique au service de son histoire. Certes, il bouscule une vision normative du monde et une cloison mentale restrictive ; néanmoins il est difficile de savoir si le film cherche avant tout à transformer le regard du spectateur ou celui de ses personnages. Cette ambiguïté constitue autant la plus grande richesse du film que sa principale limite. 

 

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