Le Désert Rouge : le véritable magnum opus d’Antonioni

Ce mercredi, Carlotta ressort en salles le plus beau chef-d’œuvre de Michelangelo Antonioni : Le Désert Rouge. Restauré en Italie, Le Désert Rouge est le plus oublié des grands films du cinéaste. Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1964, il marque la première utilisation de la couleur par Antonioni, vecteur de l’émotion et de la narration : de la mise en scène aux costumes, jusqu’au titre même du film.

De la carrière de Michelangelo Antonioni, on retient souvent son formidable début des années 1960, avec L’Avventura, La Notte et L’Eclipse. Mais à voir Le Désert Rouge, on comprend que les trois films précités étaient en réalité ceux d’un cheminement qui a abouti avec le quatrième. Un film qui concentre tout le style d’Antonioni avec une maîtrise et une épure que seule l’expérience peut apporter. Magnifiquement restauré, Le Désert Rouge suit les tribulations de Giuliana (Monica Vitti), une femme délaissée par son mari, gestionnaire d’une usine dans la ville portuaire et industrialisée de Ravenne. Quand Corrado, un ami de son époux, arrive en ville pour recruter de la main d’œuvre, Giuliana se rapproche de lui en le croyant capable de guérir ses névroses, elle qui se remet encore d’un accident survenu un mois plus tôt et qui ne trouve plus sa place dans le monde. Malheureusement, si Corrado semble mieux comprendre Giuliana que les autres, il ne finit par être qu’un homme cherchant à profiter d’elle, ce qui finit par la faire revenir au point de départ : sa solitude.

Le désert rouge
© Carlotta Films

Une narration destructurée

Le début des années 1960 est le grand moment de la déstructuration de la narration au cinéma. Aucun film ne réussit mieux ce procédé que Le Désert Rouge, où les émotions comptent plus que la continuité, les regards que les mots, les ellipses que la clarté. Ce qui compte pour Antonioni, c’est l’atmosphère. Il développe dans son film une narration faite de fragments, sans jamais que l’on sache combien de temps a passé ni quels évènements lient deux scènes. Avec une fin qui ressemble presque plan pour plan au début, il est en plus impossible de savoir si la situation de Giuliana a vraiment évolué, ou même si elle n’a pas rêvé toute l’histoire.

Qu’importe au fond pour Antonioni, qui fait de cette ambigüité une force, car ce sont l’émotion et les regards qui l’intéressent avant tout. Par ses digressions qui n’éclaircissent rien, Antonioni fait passer l’ensemble de son message par l’interprétation de ses acteurs dont, au cœur de la machine, l’exceptionnelle Monica Vitti. Sublime de beauté, Vitti est le plus souvent filmée de face, avec plus de silences que de dialogues, ce qui l’oblige à un travail d’actrice que l’on imagine éprouvant, mais dont la justesse élève le film à des cimes insoupçonnées. À cause de la temporalité dilatée du récit, c’est sur Monica Vitti que repose la responsabilité de faire comprendre au spectateur l’évolution de son personnage et de la narration.

Autour de Giuliana gravitent une galerie de personnages plus ou moins secondaires. Le plus important est Corrado, joué par Richard Harris (vous avez bien lu, le Dumbledore des deux premiers Harry Potter). Dans une perpétuelle fuite en avant, Corrado est l’autre névrosé du film, un homme désabusé qui aide au départ Giuliana à se mouvoir dans un monde où son mari l’ignore et semble n’avoir aucun problème, et où son fils joue de ses sentiments. Avec Corrado, Giuliana traversera des moments où les regards échangés la distrairont quelques instants du froid qu’elle ressent perpétuellement (une allégorie de son mal-être). Corrado finira toutefois par la décevoir, lui qui n’est intéressé au fond que par le sexe, en personnage antonionien par excellence. Au fond, le seul endroit où Giuliana se sentira bien est son imagination : quand elle raconte l’histoire d’une jeune fille dans une plage déserte, les bruits stridents et lancinants des usines et de la mer, qui ponctuent les moments difficiles de Giuliana, disparaissent pour laisser place, enfin, au silence.

Une mise en scène proche des arts picturaux

Le Désert Rouge est donc un film d’atmosphère. Pour sa première incursion en couleur, Antonioni a choisi de mettre en scène son film comme un tableau, où les couleurs et l’ambiance dépeignent l’émotion ressenti par les personnages. Ici, dans une ville de Ravenne désincarnée et grise, le flou vient agrémenter la perte de sens de Giuliana, qui ne distingue plus la réalité de ses névroses. Toujours dans le brouillard, Ravenne emprisonne ses habitants et les perd dans les méandres de leurs propres émotions. Ces émotions sont véritablement une prison avec plusieurs couches, dans laquelle Antonioni compose l’image de manière à ce que plusieurs cadres se superposent, pour que la lumière et donc l’espoir soient toujours les plus inaccessibles.

En outre, le manque de perspective imprimé par Antonioni permet à tous les cadres, gris et flous, de paraître superposés les uns sur les autres grâce à un travail particulier sur le zoom. Les personnages, dont la distance avec les paysages et les objets est bien plus courte que la réalité, semblent comme écrasés par leur environnement. Ce procédé spécifique de mise en scène n’agit cependant pas au détriment de la photographie, qui met en valeur un ensemble de paysages somptueux. Loin de considérer le monde industriel comme forcément désincarné et gris, Antonioni filme plutôt un monde d’une beauté terrible, tout aussi proche du rêve que du cauchemar.

Le désert rouge
© Carlotta Films

Chef-d’œuvre intemporel d’Antonioni, Le Désert Rouge est donc un évènement à ne pas rater en ressortie au cinéma ce mercredi. Toujours aussi pertinent aujourd’hui grâce aux sujets qu’il aborde et sa narration déstructurée, le film, distribué par Carlotta, vaut le détour pour les connaisseurs et les novices du cinéma d’Antonioni, ne serait-ce que pour les yeux de Monica Vitti

En salles dès le 26 janvier, dans une version restaurée supervisée par Carlotta Films

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