Le blues de Ma Rainey : Ou le blues Chadwick Boseman

Dans les années 1927, alors que Ma Rainey est considérée comme la mère du blues et bénéficie de certains privilèges, Levee, un de ses musiciens est déterminé à se créer une place d’artiste reconnu face à des producteurs blancs.

Une fois encore, Netflix frappe fort en choisissant de faire adapter la pièce de théâtre de l’écrivain afro-américain Auguste Wilson – Ma Rainey’s Black Bottom, parue en 1984 – par  le réalisateur George C. Wolfe. Non seulement, il s’agit d’un sujet engagé puisque il s’inscrit dans une époque où la ségrégation règne en maître aux Etats-Unis ; auquel s’ajoute un casting judicieux puisqu’on y retrouve en tête d’affiche une Viola Davis et un Chadwick Boseman résolument impliqués dans leurs rôles.

Viola Davis donne la réplique à Ma Rainey, une femme de tête, peu évidente à cerner sous un caractère tranchant et assumé. Chadwick Boseman, qui prête ses traits à Levee, apparaît comme un jeune musicien à l’ambition débordante, dont l’insolence n’est que le reflet d’un passé dévastateur. Ils ne sont évidemment pas les seuls personnages au tableau, mais tous deux sont incontestablement les têtes dominantes de ce long-métrage et se démarquent par leur entente conflictuelle. Si Ma Rainey ne cherche plus à se faire valoir, Levee est quant à lui en quête de reconnaissance.

Un long-métrage très… théâtral !

Le réalisateur, George C. Wolfe, est un habitué des comédies musicales et des plateaux de théâtre. Même si Le Blues de Ma Rainey se distingue en tant que film, la mise en scène est particulièrement théâtralisée et peut donner le sentiment aux spectateurs de se trouver au milieu d’une pièce récitée où les répliques s’enchaînent à une vitesse fulgurante. L’aspect huis-clos du film renforce ce sentiment.

En effet, la grande majorité des scènes entre les acteurs se jouent dans une petite pièce de répétition où chacun se dit en face des vérités à coup de grandes métaphores et de sourires sous-entendus. La composition du film ne s’affranchit pas de sa forme théâtrale d’origine puisqu’il est constitué comme tel : le premier acte expose l’ensemble des personnages ainsi que les personnalités qui les caractérisent, le nœud de l’action détermine les conflits des protagonistes et conduit à un véritable coup de théâtre avant le dénouement profondément dramatique.

Il est impossible d’aborder ce film sans y évoquer la place singulière de la musique, du blues, et plus généralement celle de l’art en lui-même. Vital et viscéral, le blues chantée par Ma Rainey représente à ses yeux bien plus qu’un talent lui octroyant une sorte de passe-droit. Elle ne chante pas pour raconter la vie, mais bien pour la comprendre. Intention qu’elle évoquera très justement dans un dialogue avec Cutler, un autre musicien appartenant à sa troupe. Les personnages sont peu nombreux et se comptent véritablement sur les doigts d’une main. Le spectateur y découvre Toledo, vieil homme feignant la sagesse ; Cutler, homme de foi ; Slow Drag, le plus invisible ; M.Irvin, l’agent de Ma Rainey et un producteur de musique appelé Sturdyvant.

Des personnages symboliques

C’est dans une petite pièce de répétition aux couleurs poisseuses, finalement presque semblable à une cellule de prison, que se donnent la réplique les quatre musiciens de Ma Rainey. Tous sont symboliques et ont une personnalité définie. Par des dialogues vifs et rythmés, chacun enclenche les notes avec impulsivité. La réalisation ne nous fait nullement oublier que même si les personnages portent des costumes et peuvent s’acheter de belles chaussures grâce à leur talent, ils n’en demeurent pas moins profondément esclaves de la hiérarchie qui règne entre hommes blancs et hommes noirs.

Mais ce n’est pas tant cette injustice qui est montrée, sinon plutôt cette fracture interne qui règne entre des personnages appartenant pourtant à la même communauté. Ne pouvant aspirer à être les citoyens d’une société qui les considéreraient de manière égale, les protagonistes principaux se retournent les uns contre les autres avec une colère peu dissimulable. Il n’est jamais question de se retourner contre le producteur blanc qui s’approprie la carrière de l’intrépide Levee pour en tirer tout le bénéfice.

Viola Davis est absolument épatante en Ma Rainey, figure emblématique de la communauté afro-américaine ayant réellement existé. En adoptant sa voix, elle lui rend un hommage saisissant, tout en soulignant l’importance pour cette chanteuse de blues renommée de conserver sa place dans la lumière. Chadwick Boseman, qui a su marquer les esprits en tant que roi T’Challa dans Black Panther, est une fois encore impactant dans son dernier rôle à l’écran : celui de Levee. Malgré sa récente et tragique disparition, l’acteur reste susceptible de remporter un Oscar. Voici un roi qui n’est finalement pas prêt à déposer sa couronne.

Le Blues de Ma Rainey sera disponible sur Netflix à partir du 18 décembre prochain. 

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