Guermantes : Inside the Comedie Française

Vous connaissez Inside Jamel Comedy Club ? Ce mockumentary qui avec humour et acidité, dévoilait les fausses coulisses du collectif de comédiens de l’émission de Canal Plus. Guermantes, c’est la même chose, mais version Comédie Française. A partir d’une adaptation pour le théâtre de l’œuvre de Proust avortée pour cause de Covid, Christophe Honoré livre à la fois faux-documentaire sur le Théâtre-Français, ses coulisses et ses arcanes, mais également une œuvre sur lui-même.

Moi, Proust et la Comédie Française : c’est ainsi que Christophe Honoré, réalisateur-comédien de Guermantes, aurait pu nommer son film. N’ayant pu adapter le livre de Marcel Proust « Du côté de Guermantes » sur la scène de la vénérable institution théâtrale (le film s’ouvre sur un défilé de la Patrouille de France, son équivalent symbolique dans l’aviation), il décida de recycler la pièce dans un film. Honoré joue donc son propre rôle, celui d’un metteur en scène génial se battant courageusement contre le Covid et pire, se battant contre ses comédiens, sociétaires et pensionnaires, qui refusent de répéter son adaptation géniale, ayant voté un droit de retrait du fait de la situation sanitaire. Face à ce piquet de grève d’artistes devenus CGTistes, Honoré, toujours génial et seul amoureux de l’Art, voudra jouer coûte que coûte alors qu’autour de lui, acteurs, techniciens et peut-être même spectateurs, se contrefoutent de sa pièce.

Honoré de Bazar

Cet incipit vous dévoile le principal problème de Guermantes : son protagoniste. Christophe Honoré est certes génial (rappelons-le), mais il s’aime beaucoup. Il s’aime au point de ne donner le beau rôle qu’à lui-même, face à des comédiens décrits comme désinvoltes, paresseux et quasi trotskystes. Lui seul est le véritable passionné, prêt à travailler pour rien, juste pour le panache et la grandeur du théâtre. En comparaison les comédiens du « Français », mesquins rond-de-cuirs, ne sortent pas grandis de Guermantes, si ce n’est pour leur délicieux sens de l’auto-dérision – Laurent Laffite se montre par exemple hilarant dans un running-gag ayant pour base la sortie de son film L’Origine du Monde, dont tout le monde se moque.

Honoré prend donc toute la place avec son égo, sa pièce et ses états d’âmes, jusqu’à frôler l’indécence. Tout de même, la pandémie a tué plus de 100 000 français, n’est-ce pas plus grave que son malheur de ne pas jouer Proust ? Malin, le réalisateur désamorce in extremis le malaise, en donnant la parole à un soignant pendant quelques minutes à mi-film, afin de témoigner de l’envers du décor, du drame en dehors des planches. Cette tension entre l’atemporalité et l’air du temps, entre la tradition et la modernité, c’est finalement le grand arc scénaristique du film, l’axe autour duquel il se structure. La Comédie Française peut-elle sortir de son superbe isolement ? Peut-elle toujours déprimer devant les malheurs du monde covidé alors qu’elle couche dans une suite au Ritz à 6000€ la nuit, ou fait trempette dans sa piscine au soleil grâce à la magie du distanciel ?

Du côté de Queermantes

Face à ce faste qui est le revers de la médaille de l’excellence, donnons crédit à Christophe Honoré d’essayer de moderniser l’image, à la fois de la Comédie Française (fondée en 1860 tout de même) et de l’œuvre (publiée en 1922). Il y arrive parfois, dans ce qui constitue les meilleurs moments du film. Ceux où, comme Cassavetes dans Opening Night, il digresse sur le pouvoir du metteur en scène face à celui des comédiens, et cette lutte entre ces deux pôles sur la vision de l’œuvre avant qu’elle ne soit livrée aux spectateurs. Ou bien encore ces moments quand, cinématographiquement, il parvient à fondre la diégèse de Proust avec la sienne, créant une mise en abyme subtile où l’on ne sait plus si les comédiens jouent encore la pièce ou bien jouent le film – comme le mettait en scène Olivier Assayas dans Sils Maria. Ces variations sur La Règle du Jeu théâtrale, chère au « Français », sont assurément la grande réussite de Guermantes.

Modernité encore, et volonté de montrer un Proust et une Comédie Française plus inclusifs ? Guermantes est traversé par une thématique gay – voire queer, portée par Honoré au fil de ses films, une énergie revitalisante et finalement plutôt raccord avec son sujet –, même quand Laurent Laffite joue un Cyrano de Bergerac plus attiré par Christian que par Roxane, dans une scène aussi drôle que tendre. Inclusion réussie sur ce point donc, même si l’on pourra regretter que les sociétaires et pensionnaires noirs de la Comédie Française soient étrangement tous absents du film. Cette occasion ratée de montrer la diversité des taux de mélanine de l’institution est un acte quelque peu manqué, qui échoue à faire de Guermantes autre chose qu’un Gwermantes.

Conçu à la base comme un hommage à Proust et la Comédie Française, Guermantes se révèle finalement une œuvre à la gloire de Christophe Honoré lui-même. Phagocyté par la figure omniprésente du metteur-en-scène-réalisateur-acteur, traversé par ses thèmes et ses marottes, le documenteur nombriliste parvient malgré tout à donner une certaine modernité à la Comédie Française, pas totalement inclusive mais curieusement queer, ainsi qu’une riche réflexion sur le rôle du metteur en scène et de ses comédiens. Même si le film ne passionnera probablement que le quartier de Saint Germain des Près, même si l’on s’ennuie parfois durant les 2h20 que s’allonge le film, en sortant de la salle, on ne regrette pas d’être parti à la recherche de cette pièce perdue.

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