Fumer fait tousser de Quentin Dupieux : Fume avant que la vie te fume

Quentin Dupieux ne mégote pas : Après la bromance Farrelly-enne (Mandibules), la fable Benjamin-Button-esque (Incroyable mais vrai), le facétieux démiurge sort son troisième long-métrage en deux ans. Fumer fait tousser ressuscite le format désuet du film à sketchs, et l’agrémente de Bioman et d’existentialisme. Rien que ça.

Dans une France alternative, les Tabac-Force, équipe de super sentai façon Power Rangers, combattent les envahisseurs venus de l’espace à l’aide de « l’énergie négative de la cigarette ». Ces héros en collants (portés par un casting luxueux, une habitude chez Dupieux : Anais Demoustier, Gilles Lellouche, Vincent Lacoste…) sont dirigés par Chef Didier – une marionnette gluante et libidineuse ressemblant à Maitre Splinter et doublée par Alain Chabat. Ce dernier décide de les envoyer dans un team-building en forêt. Autour du feu de camp, les Tabac-Force songent à leur avenir – et à celui de la planète.

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Transcendance et (m)égo(t)

« Dieu est un fumeur de Gitanes » lancent Deneuve et Gainsbourg au générique, et instantanément les plus de quarante ans se téléportent : Fumer fait tousser sentira bon les années 80, Récré A2 et le tabac froid. La photo douce et solaire (comme dans Mandibules) accompagne les yeux du spectateur nostalgique, qui observe de sa rétine amusée, les combats de nos cinq chevaliers en lycra contre des kaijus de série Z, à grand renfort d’effets gores outranciers. A un verre de Cacolac près, on s’y croirait.

Moitié hommes, moitiés mégots, les Tabac-Force n’ont pourtant rien de vraisemblable. Dans cette France alternative, aussi éternellement giscardienne que gentiment ringarde, ils incarnent des super-héros lisses et politiquement corrects, attentifs à toutes les types de discriminations. Ils combattent le tabagisme, seule menace véritable de leur univers, et gagnent systématiquement. C’est une époque d’insouciance où « Fumer c’est nul, ça fait tousser » tel que prévient benoitement Lellouche.

Alors, entre deux missions et des bouts de scénarios qui semblent naviguer à vue, nos alter-mégots s’amusent à se raconter des histoires horrifiques au coin du feu, comme dans un épisode de Chair de Poule. Leurs récits forment des scénettes à l’intérêt aussi inégal que leur longueur et qui n’ont, semble-t-il, rien en commun si ce n’est leur absurdité et leur noirceur. Tout ceci semble bien fumeux, du moins au premier abord – le temps que ces personnages de fiction prennent peu à peu conscience de leur (irr)éalité.

Les cendres du temps

Fumer fait tousser prend un tour écologiste inattendu, façon C(L)OP21, alors que les histoires les plus effrayantes sont récitées. Surtout, celle narrée par une fillette, sorte de Greta Thunberg perdue dans les bois, à propos d’une pollution de la rivière par des effluents toxiques ; ou encore celle racontée par un poisson (!), qui sera ironiquement cuit par Gilles Lellouche avant de pouvoir achever son récit ; ou bien enfin, celle relayée par Chef Didier himself, dévoilant que Lézardin (Benoit Poelvoorde, quelque part entre Dark Vador et son Monsieur Manatane) avait décidé depuis son étoile noire « d’achever la Terre, cette planète où les gens sont fous ».

Le vertige existentialiste, hérité des cinémas de Bunuel ou de Blier, est bien sûr une constante systématique dans le cinéma de Dupieux. Mais il se double ici d’une thématique écologiste, qui s’invite dans sa filmographie pour la seconde fois, dans la roue de l’horrifique Rubber en 2010. Pour les Tabac-Force, c’est la minute Don’t look up,  une révélation dont le choc remet en cause l’ensemble de leur existence. L’heure est au « changement d’époque en cours » et il faudrait remonter au temps où tout était encore sauvable. Le temps où l’on pouvait fumer en toute innocence, peut-être… Fumer fait tousser devient bizarrement contemplatif, et clopin-clopant, observe l’apocalypse en cours.

Nostalgique, Dupieux ? Assurément, et peut-être même un peu réac’, tant Fumer fait tousser semble crier « C’était mieux avant » à plein poumons. Mais il se révèle tout aussi émouvant, par surprise – comme savait l’être Incroyable mais vrai – quand nos héros grillent une dernière clope à la lueur d’un nouveau matin. La cigarette, objet cinématographique mythique, passée entre les doigts des cow-boys, des femmes fatales ou bien de James Bond, est devenue quelque peu taboue sur nos écrans de cinéma. Elle trouve ici une nouvelle iconisation candide, sans penser au cancer ou à la censure qui rodent.

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Quentin Dupieux sort de sa tabatière un genre cinématographique enfantin et kitsch (les super-sentai), porté par un dispositif baroque et désuet (le film à sketchs), pour mettre en lumière une menace bien actuelle. Plus inquiétant qu’il n’est drôle, plus allégorique que concret, Fumer fait tousser déstabilise inévitablement par ses ruptures de tons, de genres et de temporalités. Mais derrière l’absurdité désespérée de son scénario, il raconte avec d’autant plus de férocité une autre absurdité : celle d’un monde qui brûle sa planète.

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