Drive My Car de Ryūsuke Hamaguchi : Un tableau de maître

Dans la continuité d’une carrière prometteuse (Senses, Asako I & II), Ryūsuke Hamaguchi fascine à nouveau le monde cinéphile avec Drive My Car, sorti en salles cet été. Représentant avec dévouement une nouvelle génération de cinéastes japonais, le rayonnement de son œuvre prend désormais une nouvelle dimension avec sa présence au Festival de Cannes, aux Golden Globes et à la cérémonie des Oscars. Prônant un cinéma naturaliste gorgé de sentiments, Hamaguchi peint ses œuvres avec une justesse et une rigueur qui nous décollent la rétine.

Yusuke Kafuku (Hidetoshi Nishijima) est un acteur et metteur en scène torturé à la suite du décès tragique de sa femme, Oto. Incapable de s’en remettre, il se consacre désormais à la mise en scène de son adaptation d’un chef d’œuvre du dramaturge Anton Tchekhov, Oncle Vania (1897). C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance de la mutique Misaki (Toko Miura) qui devient sa chauffeuse. Les trajets se suivent et se ressemblent, et les deux individus vont peu à peu s’ouvrir l’un à l’autre pour faire face à leur passé.

Misaki et Kafuku dans Drive my Car de Ryūsuke Hamaguchi
© Diaphana Distribution

Le rapport à l’autre

« Voici ce qui fait le plus mal » dit Kafuku. « Je ne la comprenais pas – ou du moins une partie cruciale d’elle. » Ce que Hamaguchi nous montre dans les rapports entre les êtres, c’est à quel point ils sont le moteur d’un malaise total. Le personnage de Yusuke se retrouve victime de ses propres difficultés à communiquer avec sa femme. La première partie du film pénètre l’intimité d’un couple où le bonheur s’efface. Par de subtils plans intimistes – menés par des regards discrets – on ne remet jamais en cause l’amour qu’ils se portent. Pour autant, on peine à se sentir bien pour eux. Hamaguchi réussit ici la prouesse de saisir à vif un instant d’une grande beauté. Les deux amoureux se regardent, et lorsque Oto lui dit « pourrons-nous parler ce soir ? », Yusuke quitte la pièce. Une séquence dans laquelle se cristallise l’essence même du film.

La rencontre avec Misaki appuie la caractérisation du personnage : il est triste, et ne fait plus confiance à personne. La voiture est le symbole de cette crainte mais devient progressivement tout l’inverse. Dans la voiture, tout est possible. Nos deux protagonistes se livrent et une confiance mutuelle se matérialise. Sans jamais créer de véritables dialogues, des tirades s’introduisent au récit et viennent alimenter la puissance du scénario. Et paradoxalement, le théâtre – pourtant lieu d’expression des sentiments – ne semble être qu’un long retour en arrière pour Yusuke, dans un état de souffrance sans fin. Les souvenirs de sa défunte femme se retrouvent dans la pièce, jusqu’en la personne d’un des acteurs, le présomptueux Takatsuki (Masaki Okada), qui ne cesse d’en faire mention. Le quotidien est un enfer, les trajets en voiture une bouffée d’air.

Un cinéma brut ?

Des bords de route aux couleurs hivernales, des maisons étroites dont la chaleur s’échappe, de grandes étendues enneigées aux reliefs dessinés. Ryūsuke Hamaguchi compose ses images comme un peintre le ferait avec ses toiles. Ses mouvements de caméra sont lents et les coupes assez brutes. On se laisse porter, dans certaines séquences, comme nous le ferions devant un documentaire. Mais pour autant, les images sont fortes. Chaque silence est d’une puissance évocatrice qui nous parle des personnages, parfois même plus que les personnages eux-mêmes. Un regard en coin, un plan aérien ou tout simplement une voiture à l’arrêt accompagnent une ambiance pesante et enveloppent l’émotion toujours palpable (bien que rarement explicite).

Il se produit une sensation bien étrange devant Drive My Car. Si en surface on ne constate qu’un récit très ancré dans le réel, un sentiment d’hypnose nous saisit à chaud. Nos yeux se bloquent et notre cœur palpite. Notre estomac se noue et nos mains se crispent. La justesse avec laquelle Hamaguchi s’empare du moment projette le spectateur au milieu d’un tourbillon de doutes. Jusqu’où suis-je certain du chemin que j’emprunte ? Comment faire quand ceux que nous aimons finiront par nous quitter ? Certes, si les trois heures que durent le film lui permettent de développer une myriade de thématiques, il n’en reste pas moins aisé pour lui de faire monter une boule dans le ventre et des larmes au coin de l’œil de son spectateur.

Kafuku et l'amant de sa femme dans Drive my Car
© Diaphana Distribution

Ryūsuke Hamaguchi frappe fort avec Drive My Car. Sans crier gare, il offre au cinéma l’une de ses plus belles œuvres et s’octroie indubitablement une place de choix dans le paysage cinématographique japonais. L’alliance de la maîtrise narrative et technique du cinéaste ne font que trop vite s’écouler les trois heures du métrage. Cette année encore, le monde cinéphile a le devoir de se rendre compte que le cinéma asiatique contemporain mérite toute notre attention.

Drive my Car est disponible depuis le 1er mars en DVD/BR/VOD chez Diaphana

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