Qu’on se le dise, Disclosure Day n’a rien d’une évidence. Il n’est ni totalement le film qu’on pouvait attendre ni le désastre que décrieront certains. Il est une œuvre mutante, chambre d’échos de toutes les obsessions de son auteur, pour le meilleur… et pour le reste.
Dire qu’on attendait Disclosure Day avec impatience serait un euphémisme de la taille de l’amour que notre Rédaction porte à Steven Spielberg. 33 films plus tard et à l’aune d’une filmographie s’étendant sur plus de 6 décennies, le maître revient à son amour originel, les extraterrestres, dans une œuvre à la croisée du fascinant Rencontres du troisième type et de son musculeux Minority Report. Un pont jeté entre notre hémisphère droit et gauche. Un projet aussi aliéné que son sujet, trottant dans un coin de la tête de son auteur depuis plus de 50 ans et qui saura indéniablement susciter le débat chez les fans et ses réfractaires.
« Que feriez-vous si vous découvriez que nous ne sommes pas seuls sur Terre ? Si on vous le prouvait, auriez-vous peur ? Les gens ont droit à la vérité. Elle appartient à sept milliards de personnes. Chaque seconde nous rapproche de l’inévitable. »

Premier Contact
L’éclosion de la cinéphilie de Steven Spielberg semble alignée à celle des étoiles. « Watch the Sky ! » lançait un personnage de The Thing de Howard Hawks, une injonction qui s’est gravée en lettres d’or dans l’esprit du futur enfant prodige. À seulement 17 ans, il réalise Firelight, son premier film amateur consacré à une invasion extraterrestre. Une obsession est née. Elle irrigue ensuite toute sa filmographie, de la quête mystique de Rencontres du troisième type au drame pavillonnaire d’E.T., en passant par l’apocalypse de La Guerre des Mondes, jusqu’à cette nouvelle et dernière branche venue conclure l’étoile : Disclosure Day.
Lorsqu’un cinéaste dépasse les 79 ans, il devient difficile de ne pas regarder ses œuvres à travers le prisme du rétroviseur. Les derniers films des grands auteurs entretiennent souvent un dialogue avec leur propre héritage, et son dernier né ne fait pas exception. Plus encore, il semble pensé comme une conversation avec cinquante années de cinéma spielbergien. Le film apparaît ainsi à la fois comme le prolongement de Rencontres du troisième type et son exact contraire : là où son aîné contemplait ce que l’humanité pouvait avoir de plus curieux, de plus ouvert et de plus émerveillé, Disclosure Day s’intéresse davantage à ses peurs, ses institutions et sa propension à étouffer la vérité.
Au sein de sa filmographie, l’OVNI a toujours fonctionné davantage comme un McGuffin, leur nature important moins que la fascination qu’ils exercent sur ceux qui les observent. Autrement dit, l’élément fantastique idéal pour servir de métaphore directe des spectateurs, eux-mêmes fascinés par le genre, tiraillés entre la peur et l’émerveillement. Or, Disclosure Day prend une autre direction : moins intéressé par la rencontre que par ses conséquences, le film imagine la révélation de cette vérité au monde entier. En adoptant les codes du thriller conspirationniste des années 70, Spielberg gagne en ampleur narratif ce qu’il perd en émotion.
L’Homme qui en savait trop
Cette vérité que Daniel Kellner, le personnage interprété par Josh O’Connor, cherche à faire éclater au grand jour – non sans évoquer certaines figures contemporaines du lanceur d’alerte à la Snowden – s’inscrit dans une longue lignée spielbergienne. On pense évidemment au complot que tente de dénouer Tom Cruise dans Minority Report, ou encore au combat mené par les journalistes du Washington Post dans Pentagon Papers pour révéler les mensonges de l’administration Nixon.
Car chez Spielberg, la vérité est une question de regard, de perspective, parfois même de mise en scène : tout se résout dans le mouvement, d’où cette vivacité omniprésente dans sa mise en scène, son amour du plan séquence ou du road trip. La recherche de la vérité est une notion protéiforme que le cinéaste n’a cessé d’interroger à travers ses récits, mais aussi par sa grammaire visuelle faite de reflets, de surimpressions, de cadres dans le cadre et de points de vue qui s’entremêlent.
Un schéma formel que le film superpose à sa narration, que cela soit à travers ces nombreuses scènes de (ou en) miroir, écho implicite à l’adversité qui se joue entre nos héros et Noah (Colin Firth), directeur de Wardex, une branche non-gouvernementale privée qui a pour mission de tenir la vérité sous clé. Cette reconstitution de la vérité ira jusqu’à la reconstruction par Hugo (Colman Domingo) de la maison d’enfance de Margaret Fairchild (Emily Blunt) dans le but de créer un « passage » entre l’humanité et nos visiteurs. Une gémellité qu’on retrouve également dans cette nécessité de faire deux, cette inévitable retrouvaille entre Margaret et Daniel comme les deux faces d’une même pièce, permettant de mettre en lumière l’anamnèse de leur abduction.

La femme qui murmurait à l’oreille des petits gris
Cette quête de vérité prolonge d’ailleurs un autre grand thème de son cinéma : l’incommunicabilité. Des cinq notes musicales de Rencontres du troisième type à la relation père-fils conflictuelle d’Indiana Jones et la Dernière Croisade, du duel téléphonique d’Arrête-moi si tu peux à la cellule familiale fracturée de The Fabelmans, Spielberg n’a cessé de filmer des individus dans l’incapacité de se comprendre ou simplement de se parler – devant dès lors utiliser des relais pour tenter de combler cet écart : la musique dans West Side Story, ou le conte de fée dans A.I. Intelligence Artificial.
Disclosure Day décline cette idée à travers deux figures opposées. D’un côté, le personnage de Noah, persuadé que la vérité doit rester claquemurée, dans le but de protéger l’humanité d’elle-même face à cette connaissance qui aurait pour destin funeste de nous détruire ou provoquer une nouvelle guerre. De l’autre, celui de Margaret, émissaire malgré elle des extraterrestres suite à la rencontre avec un Cardinal (oiseau), un soir dans sa chambre, alors qu’elle sifflotait l’air de Someday My Prince Will Come. De là, soudainement, sa conscience se voit chamboulée et son empathie (neurone miroir, s’il fallait encore dresser ce jeu du double) décuplée, si bien qu’un simple eye’s contact lui suffit pour accéder aux souvenirs d’autrui.
L’altérité incarnée par l’alien se déploie alors selon deux mouvements contraires : le repli de la connaissance derrière les murs d’une organisation privée ; et, à l’inverse, l’ouverture émotionnelle absolue d’une simple présentatrice météo, embarquée malgré elle dans une cavale dont elle ne saisit pas immédiatement le sens.
Chez Spielberg, il faut toujours remonter le fil de la communication pour accéder à une forme de vérité. Cela tient à la fois de sa méthode de pensée (l’idée d’une histoire lui vient souvent par sa fin), mais aussi d’une nécessité d’exprimer l’idée que, bien souvent, nos vies ne prennent de sens qu’au regard de nos souvenirs et de nos rencontres.
Que la lumière soit
A bien des égards, cette notion de dualité traverse toute son œuvre. Il est souvent question de mettre en conflit non pas seulement deux individus à la philosophie bien tranchées, mais avant tout d’en faire des métaphores plus ou moins directes à notre dichotomie, à savoir : le cœur et la raison. Si la fin de Rencontres du troisième type – on en revient toujours à ce chef d’œuvre matriciel – en est un exemple éloquent, la musique faisant office de pont entre l’ingénierie de sa construction et le lâcher prise exigé pour y jouer, Disclosure Day perpétue la même tradition.
Cependant, l’une des notions écrase de beaucoup sa jumelle… Avec un scénario aussi calibré et ne laissant qu’un maigre espace au mystère et à son interprétation, l’intellect et la rationalisation prend le pas sur l’empathie. L’acte de foi cède la place à la vérité objective. Difficile alors de véritablement s’attacher aux personnages ou de ressentir ce vertige de l’inconnu qui irriguait ses précédents récits extraterrestres.

La Menace Fantôme
Emily Blunt livre sans doute la plus belle performance de sa carrière, mais David Koepp peine à lui offrir une trajectoire émotionnelle suffisamment alignée aux autres pièces de l’échiquier pour qu’elle puisse pleinement nous emporter. Entre un discours parfois un peu trop appuyé sur la foi, une émotion baveuse, cette mystérieuse « commande » bel et bien brandit comme une baguette magique (malgré les dires d’Hugo) dont les règles demeurent floues jusqu’au bout, et cette 3e Guerre Mondiale limitée au second plan, le film s’encombre inlassablement d’artifices qui finissent par affaiblir ses enjeux les plus humains.
Qu’on s’entende, structurellement parlant, le scénario est magistral. Réussir la gageure de faire converger une route à 4 voie avec autant d’aisance tient d’une véritable maîtrise. Mais cette perfection géométrique ne va pas sans un déséquilibre de la psychologie des personnages et de leur contradiction morale / émotionnelle, faisant accessoirement la sève du cinéma de Spielberg.
Un triangle à 4 côtés
Verdict ? Cette critique se voulait d’abord dresser les rimes qui se jouent, la conversation qui se tient entre Disclosure Day et l’œuvre de son auteur. Effectivement, le film ne manque pas de panache. Spielberg filme toujours aussi bien l’action et réinvesti les possibilités que lui permettent les drones dans des scènes de course-poursuite mémorables avec cette pulsation de l’image qui lui est propre. Il est savoureux de voir toute sa dextérité et l’inventivité avec laquelle il varie les échelles de plan dans l’écrin d’un même mouvement. Mais alors pourquoi bouder notre plaisir ?
Car si Spielberg s’entoure une nouvelle fois de ses deux anges gardiens : Janusz Kaminski, dont la photographie sidérante donne aux images une ampleur presque tactile, entre lumière de vaisseau et faisceau de projecteur, comme si le film ne cessait de nous rappeler notre propre statut de spectateur – et John Williams, qui signe sans doute ici l’une de ses dernières partitions à 93 ans, plus retenue, moins démonstrative mais toujours d’une justesse émotive rare – si cette symbiose demeure, elle ne suffit pas totalement à combler un manque plus profond. Quelque chose manque dans le cœur de ce récit qui semble avoir perdu son centre de gravité.
