Babylon de Damien Chazelle : Hollywood brûle

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À l’image de Whiplash, Babylon de Damien Chazelle laisse dans un état quasi-fiévreux. Des jours après la projection, la musique enivrante de Justin Hurwitz, les personnages pathétiques et l’atmosphère poisseuse collent encore à la peau. Le signe d’un immense film qui marquera, assurément, la rétine des spectateurs.

Babylon raconte l’histoire de six protagonistes très différents mais à l’objectif commun : devenir une star et rester au sommet. Prenant pour modèle le cinéma des années 1920, Damien Chazelle met en scène les carcans sans pitié de l’époque. Acteur en bout de course, comédienne libre et féroce qu’on cherche à faire entrer dans un moule ou trompettiste de génie en pleine crise existentielle, Babylon vous mènera dans les recoins les plus sombres d’une industrie qui oscille entre rêve et cauchemar.

Paramount Pictures.

Bienvenue en enfer

Dès les premières minutes du film, Damien Chazelle donne le ton. On assiste à l’ascension chaotique d’un éléphant, tracté à l’aide d’une remorque à cheval. Une lubie exigée par Don Wallach (Jeff Garlin), magnat d’Hollywood, qui a pour habitude d’accueillir les soirées les plus folles de la côte Ouest. Absurdité et décadence sont d’emblée présentées comme le fil rouge de Babylon. Éminemment stressé par la situation, le pachyderme largue alors un jet monumental de matières fécales. Un relâchement qui couvre littéralement de merde la caméra et donc les téléspectateurs. Vous êtes les bienvenus !

Une fois passées les portes du manoir, c’est l’euphorie. La cocaïne coule à flot, certains invités se livrent au plaisir de la chair alors que d’autres dansent comme si leur vie en dépendait. F. Scott Fitzgerald et son Gatsby peuvent bien aller se rhabiller, Chazelle est dans la place. Mise en scène de façon gargantuesque, cette soirée de débauche est accompagnée par la musique survoltée de Justin Hurwitz, compositeur qui suit le réalisateur depuis ses débuts (Guy and Madeline on a Park Bench, Whiplash, La La Land et First Man).

Un film choral avec des tripes

En une seule et même séquence, Damien Chazelle parvient, malgré le chaos ambiant, à nous introduire chaque personnage de façon subtile et limpide. On fait ainsi la rencontre fracassante de Nellie LaRoy, incarnée par une Margot Robbie viscérale (et très certainement en bonne voie pour les Oscars). Coup du hasard ou destinée, la jeune femme va se faire repérer au cours de la soirée et jouer son premier rôle dès le lendemain. Jack Conrad (Brad Pitt), lui, est un acteur au sommet de sa gloire mais à la vie sentimentale pathétique. Autres personnages capitaux : Manny Torres (Diego Calva), un jeune homme d’origine mexicaine, qui à force de zèle parviendra à gravir les échelons, ainsi que le génial trompettiste Sidney Palmer (Jovan Adepo), l’un des rares à conserver son intégrité face à la machine Hollywood.

Malgré le profil antipathique des personnages – alcooliques, accro à la drogue ou aux jeux d’argent pour la plupart -, leur manière d’être et les dialogues leur insufflent une humanité touchante. La force de Babylon et des films de Damien Chazelle de façon générale est cette capacité à provoquer une émotion à chaque scène et à créer une véritable alchimie de casting. On retrouve le montage quasiment animal de Whiplash, mais également une touche de lyrisme, cette fois exploitée dans La La Land. Et on peut dire que le mélange est réussi puisque les rencontres se font sans accroc, telles des coups du destin.

Sommet de la gloire, début de la fin ?

Après s’être intéressé à la quête sans relâche du succès dans Whiplash, Damien Chazelle se demande que faire une fois qu’on a atteint la notoriété et cette reconnaissance tant désirée. Dans Babylon, le réalisateur lâche les chevaux et poursuit sa réflexion. Comment rester au sommet et conserver l’amour d’un public sans cesse attiré par la nouveauté ? Une pensée qui semble autant hanter le cinéaste américain que ses personnages, comme Jack Conrad, acteur star du cinéma muet des années 1920, qui assiste impuissant à son propre déclin.

La quête de gloire pose ainsi de nombreuses questions. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour conserver l’amour du public ? Faut-il se renier et se fondre dans la masse ? Faut-il aller contre son ressenti, ses émotions ? Ces questionnements sont magistralement retranscrits dans une scène où le personnage de Margot Robbie doit se contraindre à adopter les manières et les références culturelles de la classe bourgeoise. Le but : modifier l’image de femme grossière et rebelle qui lui colle à la peau. Une séquence qui n’est pas sans rappeler la performance d’Audrey Hepburn dans My Fair Lady ou celle Jean Hagan dans Chantons sous la pluie, auquel Damien Chazelle fait de nombreux clins d’œil au cours du film.

Paramount Pictures.

Babylon, c’est 3h10 qui passent à 1000 à l’heure, des scènes déjà cultes et un casting magistral. C’est toute la crasse de la nature humaine placée sous la lentille hollywoodienne. Babylon, c’est aussi Margot Robbie, qui crève (encore) l’écran. Toujours très impliquée dans ses rôles et n’hésitant jamais à s’enlaidir ou à jouer les marginales, comme c’était le cas dans Harley Quinn, Marie Stuart, Reine d’Écosse ou Moi, Tonya. L’Australienne de 32 ans a une fois de plus marqué la pellicule, qu’elle se fasse mordre le cou par un crotale ou qu’elle danse sur un bar à la manière d’une Brigitte Bardot sous ecstasy.

Ici, Damien Chazelle nous dévoile sa vision déterministe (et assez pessimiste) de l’humanité. Que ce soit à travers les personnages de Brad Pitt, Margot Robbie ou Diego Calva, aucun ne semble avoir de véritable emprise sur ce qui leur arrive. Impuissants, ils se laissent porter par le flot bouillonnant de la vie. Le spectateur, groggy, peine à trouver une lueur d’espoir dans ce monde plein de violences. Si Babylon a tout pour devenir un chef d’œuvre volontairement chaotique, on espère que Damien Chazelle parviendra à trouver un cinéma plus apaisé, pour son bien-être et… le nôtre.

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