Vil & Misérable de Jean-François Leblanc : Le diable s’habille en lycra

Depuis plus de dix ans, le Québec nous séduit par un ton audacieux et singulier, porté par des récits sans tabou, qui osent tout et ne s’interdisent rien. Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’adapter des bulles à l’écran : Vil & Misérable, ça mousse ou pas ?

Adapter une bande dessinée au cinéma est un exercice délicat. Malgré une multiplication des adaptations ces dernières années, les échecs restent nombreux. Et malheureusement…Vil & Misérable de Jean-François Leblanc ne fait pas exception.

« Lucien est un diable morose descendu sur Terre il y a plus de 350 ans. Libraire passionné par son métier, il voit sa tranquillité perturbée par l’arrivée de Daniel, un collègue humain et enthousiaste. Contraints de faire équipe pour sauver leur librairie, ils se retrouvent malgré eux au cœur d’une mission improbable… »

© CHARYBDE DISTRIBUTION

Le Paradis perdu

La difficulté d’adapter une bande-dessinée réside souvent dans l’écart entre la promesse d’un pitch séduisant et la difficulté du cinéma à en restituer toute la richesse avec des outils bien différents. Là où la BD indépendante bénéficie d’une liberté formelle et narrative quasi-totale (d’autant plus lorsque l’auteur est aussi dessinateur), le résultat est souvent brut, instinctif, sans compromis. À l’inverse, le cinéma, plus contraint économiquement et destiné à un public plus large, peine à préserver cette radicalité et cette liberté d’expérimentation par instant.

Le problème majeur de Vil & Misérable, c’est son manque cruel de fun au regard d’un sujet qui appelait tout l’inverse. Le pitch avait pourtant tout pour séduire : un démon misanthrope planqué dans une librairie depuis 350 ans, la faute à une éternelle guerre entre Dieu et Satan qui l’a poliment ennuyé, et qui va être confronté à un assistant qu’il méprise d’emblée venant briser sa petite routine de par sa bonne humeur si exécrable.

Sous le sommeil de Satan

Sur le papier, un terrain de jeu idéal pour une comédie noire absurde et corrosive qui aurait pu surfer sur la vague de Good Omens et son humour pince-sans-rire typiquement anglais. À l’écran, trois fois hélas, c’est l’inverse qui se produit : une errance molle, sans tension ni véritable enjeu. Le film de Jean-François Leblanc donne la sensation d’un embouteillage qui n’avance jamais, 1h50 où rien ne décolle, où l’on tourne en rond autour d’un personnage aigri qui n’évolue qu’à peine (si ce n’est sur des rails rouillés).

Le scénario tient quant à lui sur un post-it et refuse obstinément de le dépasser. Là où il aurait fallu du chaos, de la folie, du rythme, tout se retrouve émoussé, atone, comme bridé. Le film coche toutes les petites cases attendues avec une rédemption salutaire éculée et une humanité retrouvée qui laisse de marbre tant le personnage peine à se faire une place dans notre cœur. Résultat : une comédie sans éclats, un fantastique sans vertige, et surtout, une frustrante ennuie.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Ce dérapage tient à un problème plus large et qui pullule depuis une décennie : Le film coche des cases attendues. Marvel a lancé le top. L’attraction est devenue tendance : Ghost World, Scott Pilgrim, Kingsman, Snowpiercer, ou Les Aventures de Tintin. Les producteurs y voient un vivier de récits déjà validés, portés par une fanbase, mais oublient souvent que chaque médium possède sa propre grammaire.

Une BD repose sur un découpage précis, un timing comique millimétré par la case et ses gouttières, une liberté totale dans la représentation. Transposer cela au cinéma suppose de réinventer et non de lisser le tout à la ponceuse. Or ici, tout ce qui faisait la singularité de l’œuvre originale (son humour noir, sa verve corrosive, sa capacité à pousser le grotesque très loin) est intensément atténué. Le film, même s’il essaie, échoue à traduire la stylisation du dessin, cette exagération du trait qui autorise l’absurde et la satire avec un délicieux ridicule. À l’écran, le réel reprend le pas, et avec lui une forme de normalisation.

Faute de moyens ou d’audace, la folie visuelle disparaît, les curseurs sont diablement rabaissés pour rentrer dans un cadre plus consensuel qui fait bailler. Là où la BD pouvait littéralement tout se permettre, le film s’auto-censure. D’autant qu’en cherchant à rendre l’œuvre plus accessible, à astiquer les aspérités et les bizarreries, Vil & Misérable ne fait que la trahir, la vidant de ce qui faisait précisément sa vigueur.

On aurait pu croire que brosser le portrait d’un démon en costume lycra piégé sur Terre était gage de fun. Las, Vil & Misérable tourne pourtant en rond, la faute d’une intrigue muselée et d’une mise en scène manquant d’inspiration. En reste un propos plutôt bien senti sur la tolérance, mais bien trop maigre pour émouvoir.

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