Tout le monde aime Jeanne de Céline Devaux : Les voix de Jeanne Dark

« C’est déjà fini ?! » Rares sont les films qui nous attendrissent au point de ne plus vouloir sortir de la salle. Avec son premier long métrage, Tout le monde aime Jeanne, Céline Devaux nous rappelle que nous ne sommes pas seuls et que les petites voix dans nos têtes seront toujours à nos côtés. Mêlant ses talents d’illustratrice et de dialoguiste, la réalisatrice nous offre une comédie moderne et pétillante.

Sous un faux air de femme à succès, Jeanne est en chute libre depuis l’échec de son projet professionnel. Dans sa descente aux enfers, elle rencontre par hasard un homme au prénom assez similaire, Jean, semblant tout droit sortie d’un livre de fantasy.

Blanche Gardin de dos
(c) Diaphana

Girl Power

Les salles de cinéma se font un rafraîchissement pour la rentrée avec l’aide de jeunes réalisatrices françaises. Alice Winocour avec Revoir Paris, Léa Mysius avec Les Cinq Diables et donc Céline Devaux. Trois metteuses en scènes déjà présentes sur la Croisette en mai dernier. Trois films, aux trois rôles principaux offerts à des actrices en plein essor avec Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos et Blanche Gardin en tête d’affiche. Le défi n’étant pas de chercher une vedette mais de sortir ces grands noms de leur zone de confort.

Son parcours est déjà flamboyant. Avec trois courts métrages et un long métrage, Céline Devaux a déjà foulé les tapis d’Angers, de Cannes, des Césars mais aussi de Venise, ne repartant jamais les mains vides. Avec sa comédie moderne, Devaux révèle une Blanche Gardin sous un nouveau jour et lui offre une tournure tragico-comique. Une façon de replacer l’humour au cœur de la femme tout en sortant l’homme de ses codes de virilité. La réalisatrice réussit, avec une grande tendresse, à partager un point de vue moderne sur les angoisses du quotidien. En cela, elle s’inspire d’un des plus illustres réalisateurs français, confie-t-elle :

« Dans « On connaît la chanson », Alain Resnais avait une générosité de mise en scène qui transmettait autant la joie que la perte de la joie. A la fin, on est en empathie avec des gens qui vont très mal mais sans même s’en rendre compte – Céline Devaux »

Cette insouciance des personnages autant féminins que masculins, nous fait tomber sous leur charme. Le film se rattache à une part d’enfance ancrée en nous, qui fait face au monde d’adulte rempli d’angoisses.

« Elle sait exprimer des choses avec un changement de regard très subtil. Elle a offert une sobriété de jeu inouïe pour ce personnage […] Il fallait réussir à mettre en place de l’humour pour servir une histoire grave avec des personnages tendres. La méchanceté ne devait pas être le moteur de l’humour. »

Jeanne au secours

L’autre personnage principal, celui de Laurent Lafitte, sert autant au spectateur qu’à la protagoniste en venant éveiller la part de folie éteinte en nous. Le duo GardinLafitte (dys)fonctionne ainsi, grâce à leur maladresse, qui crée un déséquilibre bancal et comique. La réalisatrice prend le parti de ne pas trop en dévoiler sur ce personnage masculin, laissant alors plus de place à l’imagination et l’identification du public. Jeanne sort de son pays, de son quotidien autant que le spectateur lui-même. Avec prudence, nous l’accompagnons alors dans sa dépression et sa découverte de Lisbonne.

« Ce qui m’intéressait le plus, c’était de raconter la honte. Comment on fait pour continuer à vivre, à communiquer… en faisant avec les voix dans nos têtes qui sont assez inarrêtables pour certains d’entre nous. […] Je voulais rétablir cette expérience de « je suis en train de te parler, je me demande si j’ai un truc entre les dents, en même temps je pense à ma maman que j’ai oublié de rappeler… » Cette multiplicité de l’expérience qu’on ne peut pas vraiment montrer au cinéma. »

La modernité du film ne s’arrête pas à des personnages et dialogues bien écrits. Là où de nombreux films viendront briser le quatrième mur avec une voix-off ou un coup de regard, Céline Devaux vient piquer nos émotions en nous plongeant dans la tête de Jeanne à l’aide d’animations. Les milliers de voix intérieures de Jeanne prendront alors la forme d’un fantôme insupportable.

Lafitte et Gardin en balade dans tout le monde aime jeanne
(c) Diaphana

Alors oui, Tout le monde aime Jeanne au final. Pour sa maladresse, pour ses idées noires, pour son indépendance, pour sa fragilité… Le film redonne sa juste valeur à l’humour de la femme, à l’animation, à la tendresse de l’homme. Il est temps de laisser place aux jeunes réalisatrices, engagées et brillantes. Une fois encore, le cinéma français n’est pas mort, Céline Devaux vient en éveiller toute la joie, la vie.

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