The Plague de Charlie Polinger : En eaux troubles

Pour tous ceux qui n’ont pas gardé une rafraîchissante expérience de leurs séances piscine au collège, The Plague va se faire une joie de réveiller quelques désagréables souvenirs en mêlant le corps aux ragots. Un film sous apnée qui picore comme un moineau dans le cinéma de Ducournau.

Depuis la palme d’or de Titane en 2021, il semble que le cinéma de genre ait enfin réussi à toucher un plus large public que les aficionados de Mad Movies ou les garnements en manque de chair de poule. The Plague fait pleinement partie de cette mouvance. Mise en scène sobre, pellicule 35mm, plongée dans l’enfance, processus de harcèlement qui se mute en vivier horrifique, maquette sonore abrasive : la totale. Et après son passage remarqué à Cannes, dans la section Un Certain Regard, reste désormais au public de se faire une idée : que vaut ce premier long métrage de Charlie Polinger ?

« Dans un camp de water-polo pour garçons, un adolescent de douze ans est marginalisé par ses camarades selon une tradition cruelle qui veut que l’un d’eux soit dit porteur d’une maladie qu’ils appellent « La Peste ». Alors que frontière entre le jeu et la réalité devient de plus en plus floue, il commence à craindre que la blague ne cache quelque chose de réel… »

© Originals Factory

Sous l’eau, personne ne vous entendra crier

La tête sous l’eau, dans le pur style du préambule de Jaws de Spielberg, nous nous retrouvons immergés au fond d’une piscine publique. À la lecture de ce plan inaugural et de son mixage, deux intentions se révèlent : 1) l’envie d’embrasser une mise en scène tout en sensorialité, de nous fondre dans l’élément du décor ; 2) nous hérisser les poils, nous mettre mal à l’aise dans un lieu qui véhicule tant de traumas. Un espace où les plaies ne cicatrisent pas, mais se putréfient.

Dans The Plague, l’élément aquatique est partout, omniprésent : odeur de chlore, sang, larme, pluie, sperme… Cette forme représente le danger tout entier qui pèse sur ce groupe d’enfants, les étouffe. La bande-son ne fait qu’accroître ce malaise dans ses bruitages parasites. Polinger filme ce camp de water-polo avec une froideur qui confine à l’angoisse. Les plans sont droits, géométriques, chirurgicaux. Ils embrassent à la perfection la longitude et les contours du lieu, son aspérité. On n’est pas si loin de l’atmosphère de Shining. Ce que Kubrick fait avec l’Overlook Hotel, c’est ce que répète le chef opérateur Steven Breckon. À savoir, cette même tension en ligne de fuite.

Tout concorde vers ce climat oppressant, celui qui annonce la tempête à venir. L’horreur prend son temps, s’installe insidieusement dans les murs et ces longs couloirs liminaux. C’est également dans les vestiaires que naissent les ragots, qu’enfle cette « peste ». Elle résonne dans cette immensité vide, se fait l’écho de ce rite de passage à la virilité où le pouvoir, pense-t-on, naît de l’exclusion et de la cruauté.

Bully Club

La peste du titre, c’est le surnom que se traîne le pauvre Eli, affublé par ses camarades. Parfois, la méchanceté des enfants est encore plus acérée que 230 dents de requin. Et comme l’aurait dit Calvin à Hobbes : « Ceux qui regrettent leur enfance n’ont jamais dû être petit. » Parce que, soyons honnêtes : qui, parmi nous, n’a pas connu un Eli ? Un enfant « pas dans les clous », que les autres « s’amusaient » à embêter ou moquer, histoire de se donner une contenance, de paraître plus grands qu’ils ne sont. Comme si l’humiliation permettait de se hisser sur des échasses. Ou, plus égoïstement encore, de souder une communauté pour éviter d’être soi-même mis à l’écart.

Dans ce camp de vacances, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Les adultes – dont le seul représentant est ce bon vieux Joel Edgerton – ne sont qu’une présence fantomatique, un simple écho. À l’image de Sa Majesté des mouches, The Plague s’attarde à disséquer le pire de la cruauté enfantine. Pour Polinger, le recours au genre permet de lier intimement la santé du corps à celle de l’esprit : plus les ragots enflent, plus le corps se dégrade. Les moqueries, violence psychologique, finissent par laisser des traces bien réelles.

Ben, fragile héros, s’intègre bon gré mal gré à ce mécanisme de rejet social visant son camarade. Il faut le comprendre, lui aussi veut faire partie du groupe. Alors il suit le mouvement mené par Jake, petit con au jeu impeccable. Mais comme l’eau, les vilenies s’infiltrent partout. Et il suffit d’une fissure, un simple geste de gentillesse, pour que tout se mette à fuir et se retourne contre lui. La peste le contamine, et les brimades l’infectent.

© Originals Factory

Le parfait manuel du p’tit réalisateur de genre

On aura beau faire toutes les éloges que l’on veut au sujet de The Plague, de révérer sa plasticité, de prendre la défense de la manière dont il traite de l’harcèlement ou encore son irréprochable casting (ce qui n’est pas un simple détail lorsqu’il s’agit de gérer des adolescents), on se confrontera malgré tout à son manque d’audace. Tout est conforme à ce qu’on attend d’un film de genre. Si bien que le gâteau a beau aligner tous les bons ingrédients, la cuisson, quant à elle, ne parvient jamais à le faire gonfler.

Pour sûr, Charlie Polinger s’en sort avec les honneurs pour son premier pas au cinéma. Toutefois, là où sa mise en scène et sa bande-son nous promettent un voyage en eaux troubles, l’histoire reste à la traîne et manque de radicalité. 1h30, et tout ce qu’on aura à se mettre sous la dent, ce n’est qu’un affligeant pauvre demi doigt coupé. Un pansement, un séjour à l’hôpital, et hop, emballez c’est pesé.

Alors même si le but était d’éviter l’esbroufe et maintenir cette tension presque todorovienne sur l’hésitation de l’élément fantastique, n’empêche que l’histoire tourne savamment en rond et peine à maintenir notre attention au sujet de cette fameuse maladie. Les aficionados de Mad Movies ou les garnements en manque de chair de poule n’auront donc qu’à se ronger le frein en silence, pendant que d’autres apprécieront The Plague pour ce qu’il est : un petit rhume qui nous secoue le temps d’un weekend, mais qui ne sera finalement que passager.

Encore dans l’ombre de ses maîtres mais sans céder à la nostalgie facile, Charlie Polinger rappelle que la véritable horreur est celle qui naît de la vulnérabilité. Plus proche du Carrie de Stephen King que des productions A24, The Plague nous pousse à gratter, jusqu’au sang, les mécanismes d’une masculinité toxique qui gangrène jusqu’à la mythologie même de l’enfance.

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