The Addiction : Les bolges de New-York

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La restauration de la copie du Addiction d’Abel Ferrara invite à un retour sur ce magnifique et puant film du cinéaste new-yorkais, pour la première fois édité en France grâce au travail de Carlotta. The Addiction travaille la figure du vampire dans tout ce qu’elle peut avoir de putride. La vampire de Ferrara est dégénérée, auto-destructrice, et utilise nos peurs irrationnelles du sang pour travailler au burin les crimes génocidaires du siècle dernier.

Le vampire est une figure malade de l’histoire du cinéma, fétiche d’une foule d’œuvres aux enjeux contradictoires. Le vampire au cinéma est in-fixe et pluriel, on l’a traîné depuis le cinéma muet incarné quasi-ombre par Max Schreck vers les corps sensuels et matériels de Brad Pitt ou Robert Pattinson. Ce qu’un regard rétrospectif sur le vampire renseigne surtout, c’est de ses usages interprétatifs et idéologiques contraires ou contradictoires – mythe religieux, humaniste complet, icône queer, marqueur de solitude ou de puanteur humaine, symbole d’éternel, dépressif en crise éthique… L’une des caractéristiques communes du vampire de cinéma est qu’il est un être en mouvement, l’agression – ça suce le sang un vampire – est son système de vie, qui relie son élan de vie à une idée de mort. C’est cette réflexion qui fait le sel du film de Jarmusch : la clé de la mélancolie des vampires de Only Lovers Left Alive (2014) peut se trouver dans la mécanisation du rapport au sang, de cette chair qui ne se conquiert pas mais qui se décline par des produits (le sang s’achète). L’ultime résolution du film de Jarmusch ne se fait étrangement pas dans la création ou la culture, ressource présentée pourtant comme seule fondamentale pour ces éternels, mais dans le dépassement de cet immobilisme : vivre, c’est se remettre à tuer.

Übermensch

Le cinéma d’Abel Ferrara est au premier regard bien loin du détour théorique de Jarmusch. Le cinéaste travaille un cinéma de genre assumé, avec ce que cela implique d’archétypes : la sorcière lesbienne et pornographe de 9 Lives of a Wet Pussy, la tueuse muette de Ms. 45, le flic corrompu toxico pour Bad Lieutenant, etc. Or, pour chacun de ces personnages, même dans les apparemment plus régressifs de ses films, une complexité pointe, et le stéréotype est travaillé à dessein d’estompe. Vient alors la vampire de The Addiction. Étudiante en philosophie new-yorkaise, pompeusement admiratrice, et avec les ambiguïtés d’une pensée immature que ça implique, des allemands Nietzsche et Heidegger – mais sont cités aussi Sartre ou Kierkegaard -, Kathleen (impressionnante Lili Taylor) se fait au bord d’une rue contaminer par une autre vampire. Cette entrée est symptomatique du style Ferrara : c’est à New-York dans une rue malfamée que crime originel et primat scénaristique se confondent.

Le film n’est pas agréable. Prétendre le contraire serait mentir, et un affront au lent chemin de croix de Kathleen. Sa Métamorphose est une opportunité afin de dépasser son statut d’étudiante pour s’accomplir et mettre en pratique à son compte les idées masculines de la philosophie allemande. Personnalité dégénérée de slasher, cette littérale surhumaine refuse les oripeaux archétypaux du vampire de cinéma et n’est ni sexy ni ensorceleuse, elle broie, détruit, dévore, et se shoote au sang d’autrui. Le vampirisme de Kathleen est sujet à de multiples interprétations allégoriques : la toxicomanie, la pensée d’un virus comme un don, la mécompréhension et la peur clinique du sang dans le contexte des années sida, mais aussi les pensées métaphysiques d’un Mal absolu, répandu à travers les épisodes génocidaires du XXème siècle.

Festins

Le contexte pandémique des années sida a institutionnalisé un rapport de doute vis-à-vis du sang, et en a généralisé une peur irrationnelle. The Addiction c’est le grand film d’une mutation du regard de l’homme sur ses canaux sanguins, les narines plâtrées de Ferrara étaient devenues vectrices de contamination, avant d’attaquer complètement sa matière filmique. La rédemption de Kathleen se fait dans et par la fange, c’est à mesure que s’amplifie sa littérature sur les crimes génocidaires que son hématophagie s’active en addiction. Sa soif de sang est une soif de savoir, elle sonde une idée du Mal absolu autant qu’elle sonde ses maux propres. La rédaction de sa thèse avance à mesure qu’elle parvient à mettre en pratique ses lectures, et c’est la poussée de son vampirisme croissant ainsi que les prises de consciences multiples de l’altérité (de son corps par la maladie, du corps d’autrui par la contamination, des rues en général) qui permettent à un savoir de se concrétiser.

Le goût pour la violence de Kathleen n’est qu’une systématisation d’une appétence qui se constate tout autour d’elle. Sa littérature n’est qu’un biais de confirmation par l’extrême d’une putréfaction lisible des rues new-yorkaises. C’est la maladie qui structure le film, dans son acception la plus large. La contamination est l’une des clés de compréhension du cinéma de Ferrara : la transmission d’un virus dans ce film-ci, les escalades de violences dans The Driller Killer, la corruption généralisée et généralisable du Bad Lieutenant, la mélancolie clinique qui se répand dans 4h44, etc. Les festins sont sanglants et multiples. Si Kathleen dévore et se laisse dévorer – brillante scène avec un Christopher Walken habité, l’un des grands moments de grâce du film -, cela passe aussi par une restitution d’un amas désagréables de sons chaotiques. C’est une certaine idée de l’apocalypse, rythmé par des musiques aux teintes contradictoires, des captations auditives des supplices mais aussi simplement de l’animation des rues de New-York.

Nous n’avons qu’effleuré la richesse du film. Il est nécessaire de surmonter l’âpreté des discours, pourtant brillants et de faire front aux orgies bouchères lors des acmés du film. Encore plus bâtard que le plus hybride des films de Ferrara, The Addiction est très loin du plaisir coupable des séries B, et il est aussi sibyllin qu’il est proprement au ras du sol. C’est néanmoins avec ce film que l’expérience dévorante du cinéma de Ferrara peut commencer ; son cinéma peut rebuter et indigner par ses dégénérescences et son goût immodéré du scandale. Cela n’empêche : Abel Ferrara est un immense cinéaste, et The Addiction un chef d’œuvre.

Disponible en Blu-Ray et DVD depuis le 24 mars chez Carlotta Films

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