Terence Lewis, Indian Man : l’interview de Pierre X. Garnier

A l’occasion de la sortie de la sortie du premier documentaire Terence Lewis – Indian Man de Pierre X. Garnier, CinéVerse a pu interviewer le jeune réalisateur.

Bonjour Pierre. Pour ceux qui ne connaitraient ni Terence Lewis ni Pierre X. Garnier, comment résumeriez-vous ce documentaire en commun ?

Pierre X. Garnier : Terence Lewis – Indian Man est un projet né il y a un peu plus de trois ans et demi, lorsque j’ai rencontré en Corse – alors que j’étais serveur dans un camping à Porto Vecchio – un homme indien. Il avait un problème de réservation, et je devais lui proposer, à la demande de ma patronne, de remplacer son bungalow par une tente. Ca me mettait un peu dans l’embarras (rires).

Je vais voir cet estivant indien, je lui explique cette situation inconfortable. Très bizarrement, il me répond sans s’énerver, de manière calme, alors que les autres touristes à côté commençaient à « péter des câbles ». Je transporte sa tente dans le camping, on commence à discuter de tout et de rien, et il me parle de cinéma : de Godard, d’un Prophète de Audiard, d’Amélie Poulain… mais aussi de philosophie, de Nietzsche…. C’est un homme totalement étrange qui me dit qu’il est danseur et chorégraphe en Inde, etc.

Je n’approfondis pas plus, mais le soir avant de m’endormir, je checke sur Google son nom : « Terence Lewis ». Et là, je découvre que c’est une immense star en Inde. Il participe aux plus grands shows télé indiens qui sont vus par 400 millions de personnes, au Danse avec les Stars local – car la danse là-bas c’est une institution. Je vois qu’il a inventé la danse contemporaine indienne, c’est-à-dire une danse qui mêle danse contemporaine et les danses traditionnelles bollywoodiennes

Il reste une semaine dans ce camping, on sympathise. Terence vient en tant que jury dans mon Festival 7e Lune (Le Festival International du film de Rennes), dans un jury composé d’Alain Guiraudie, Rebecca Zlotowski, Kim Chapiron… C’était assez exotique comme jury, c’était excellent.

En parallèle, je me rends deux fois en Inde pour découvrir la vie de ce type et ce pays incroyable dont je suis tombé amoureux. J’ai découvert que Terence n’était pas une star comme les autres, qu’il vivait une existence solitaire… mais qu’il était connu par 1 milliard de personnes et aimé par toute l’Inde. J’ai vu pas mal de ces paradoxes : il est proche des personnes, mais à la fois il aime sa solitude, chez lui. On allait à des soirées du show-business bollywoodien, et à minuit il disait « Les gars je vous laisse, enjoy, moi je vais dormir ».

Il y a beaucoup de choses comme ça qui m’ont questionné et j’ai vu une personne fascinante et paradoxale. Je lui ai expliqué mes interrogations et ça l’a convaincu de tourner avec moi. Il m’a dit « Ok tu peux venir me filmer, tu as carte blanche ». Je suis allé avec deux techniciens à Mumbaï (NDLR : Bombay), c’était incroyable humainement et professionnellement. Parfois Terence prenait l’avion tous les jours, c’était super, super intense. Il a une énergie folle ! En général on arrivait le matin, la journée c’était les répétitions, le soir le show, ensuite l’after-party… et puis l’avion à 7h30 le lendemain matin. A l’aéroport on était tous éclatés et Terence, lui, arrivait en pleine forme, bien coiffé, reposé et d’attaque !

La dernière étape c’était donc ce vendredi 7 janvier, au Grand Rex à Paris, un grand moment avec la présence de Terence ; j’aime à dire que dans ce documentaire, je vais à l’opposé de ce que les gens pourraient attendre d’un film sur Terence, c’est dire que je tente d’examiner psychologiquement la solitude de cet homme pourtant connu de tous.

Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’avant-première au Grand Rex, où peut-on voir le film ?

Pierre X. Garnier : Je vais refaire une séance au Grand Rex, il y aura également une séance à Rennes. Une grande première est prévue à Mumbai normalement en avril, puis il y aura une grande tournée d’à peu près 10 à 15 dates à travers l’Inde avec mon équipe et Terence. J’espère tourner dans les festivals documentaires, le festival du film indien… L’ambassadrice anglaise veut faire une projection à Londres, il y aura ainsi plusieurs projections dans le monde un peu éparpillées dans le monde 

Il y a un premier mot qui m’est venu quand en regardant votre film, c’est le mot « humilité ». Terence Lewis fait sien cet adjectif, par sa recherche de l’essentiel dans le tumulte de sa starification. De votre côté, vous aviez l’air presque surpris et gêné de voir autant de monde à votre avant-première. Est-ce cela qui finalement, vous a permis de convaincre Terence de faire ce film avec vous ?

Pierre X. Garnier : C’est drôle que tu me parles d’humilité parce que c’est exactement ainsi que les gens parlent de Terence. A chaque fois que je rencontrais quelqu’un en Inde, il me disait « Terence, it’s a humble guy ». J’étais marqué par ce qualificatif, qui le caractérise et fait de lui une grande star en Inde. C’est un danseur qui vient de nulle part, issu d’une famille de huit frères et sœurs nés dans les bidonvilles de Bombay… Et même avec sa popularité, son succès dans les shows tv, il est toujours resté humble. D’ailleurs, et c’est étonnant, c’est pour cela que les stars bollywoodiennes veulent passer du temps avec lui ! Ils le respectent parce qu’il a cette très bonne réputation. Il se drogue pas, ne fume pas, ne boit pas, n’a pas d’histoire de couples, de gossip

Et c’est vrai, je pense que là-dessus, on s’accorde un peu avec Terence. C’est un peu prétentieux de dire que je suis plutôt humble (rires) mais je pense l’être, au sens où tout ça pour moi c’est un rêve, c’est du bonus. D’ailleurs, je n’ose pas encore dire que je suis réalisateur parce que j’ai fait un documentaire – peut-être que je le dirai un jour – mais en tout cas on apprend énormément à côtoyer une personne aussi modeste. Je pense que c’était trois mois avec lui extrêmement importants, parce qu’on prend tous un peu le boulard parfois, et côtoyer Terence, ça te remet à ta place.

Dans humilité, il y a l’humus, la terre. Il y a notamment ces très belles scènes dans votre film où l’on voit Terence Lewis chercher le contact avec le sol, la terre, l’eau, comme pour en extirper une force. Vous faites régulièrement des plans en plongée, comme une envie d’ancrer le film dans ce sol. Un traitement finalement naturaliste ?

Pierre X. Garnier : C’est très intéressant comme question parce que je pense que le film est assez naturaliste, au sens où Terence est quelqu’un d’assez mystique finalement, qui a un rapport à la terre et à la nature très fort. On voit d’ailleurs au début du film, une scène dans un marc où il croise des enfants. Il dit à ce moment qu’il aimerait construire ici sa maison – un parc en plein Mumbaï à côté des bidonvilles, où personne ne va. Il fait aussi allusion à cette forêt que tout le monde croyait hantée, où il aimait aller enfant.

Il a ce rapport à la nature extrêmement fort. Il me disait que la danse est un art en contact direct avec le sol, que cet art c’est le jeu du saut, de l’air et du sol. Autre anecdote, il aime dormir sur le sol alors qu’il a un lit, il aime aussi le contact de l’eau… J’ai fait beaucoup de plans de lui sur la plage ou dans le lac, car le contact avec ces éléments est important. Parce que pour lui la danse, certes c’est un sport, mais dont le but n’est pas de performer. Le but d’un danseur, pour lui, est de transmettre les émotions. Un danseur c’est comme un pianiste, comme un comme cinéaste : il sera bien plus puissant en transmettant des émotions qu’en ayant une technique parfaite. Donc oui, il a un contact très fort à la nature, lié également à sa naissance un bidonville, à côté de cette forêt notamment. Il y a cependant toujours ce paradoxe chez Terence : il aime cette nature, et pourtant il habite en pleine ville, en plein cœur de la pollution et de l’effervescence.

Terence Lewis – Indian man est sans doute davantage un film humaniste qu’un film de danse. Je me disais que c’était l’anti « This is It », qui se focalisait uniquement sur les répétitions et concert de Michael Jackson, sans étudier l’homme derrière la star.  Pourquoi ce choix pour Terence Lewis ? 

Pierre X. Garnier : C’est vrai que j’aurais pu faire un This is it avec Terence. Les scènes de Terence Lewis en train de performer, j’aurais pu les filmer. Mais si on va sur YouTube, on trouve tout sur le Terence performeur. Car c’est un grand danseur et un grand performeur, reconnu comme tel. Mais c’est quelque chose que je ne montre pas dans le film, et c’est un vrai choix de ma part. Je voulais montrer qu’un grand danseur, pouvait avoir une intimité bien plus profonde et donc faire une introspection psychologique de Terence. Ça ne m’intéressait pas vraiment de le montrer performer, en train de danser – sauf vers la fin du film. Il y a plusieurs séquences dans le film où il va danser, et finalement je cut l’entrée sur scène, pour reprendre le tournage à sa sortie.

Pour la petite anecdote, même si Terence a adoré le film, c’est le seul reproche qu’il m’a fait : que je ne l’ai pas filmé dans des moments « glamour ». Mais j’assume ce choix, je ne voulais pas que les spectateurs se concentrent sur ce côté visible de lui, que les indiens connaissent, et qu’on peut tous voir sur Youtube dans des vidéos aux millions de vues. Moi je voulais montrer un autre côté de lui. Et si j’avais mis ces deux facettes côte à côte, le glamour et l’intimiste, l’intime n’aurait pas eu autant de sens, et les spectateurs ne se seraient pas autant concentrés dessus. C’est un choix, peut-être ai-je eu tort… mais en tout cas je le conçois ainsi.

D’ailleurs dans This is it c’est vraiment le problème : on voit la préparation de chorégraphies et on ne voit pas vraiment l’intimité de la névrose de Michael Jackson. Les danseurs sont pourtant de grands névrosés. Et je pense que Terence l’est aussi, d’une certaine façon.

Terence Lewis est constamment dans une recherche spirituelle, la verticalité entre la terre et le ciel. Je pense notamment à ce travelling de fin, presque irréel, sur le pont suspendu. Vous-même, êtes-vous en quête d’un absolu, d’une transcendance ? Croyez-vous en quelque chose, quelqu’un ?

Pierre X. Garnier : C’est vrai que ce plan-ci, c’est un petit plaisir que je me suis fait. C’est un plan qui est vraiment pour moi et pour mon monteur Enzo Chanteux. Terence a une vraie spiritualité, qu’il exprime par la danse. Lui, il me dit qu’il est agnostique, c’est-à-dire qu’il n’a pas une croyance en un Dieu monothéiste. Il vient certes de la caste chrétienne, il fête Noël… mais il n’a pas une grande croyance au christianisme. Il a cependant un grand mysticisme, une grande spiritualité. Il a des croyances assez diversifiées, surtout qu’il y a en Inde beaucoup de shamans, beaucoup de sorciers… des personnes qu’il a côtoyés.

Il y avait l’idée que ce plan était le pont, au point de vue réel mais aussi métaphorique. C’est un pont entre l’intimité de Terence à Kamshet, à la campagne, et son retour à l’urbanisme et à la grande activité de Mumbaî. C’était une espèce de liant entre les parts de Terence.

Ce plan est assez hypnotique et il y avait effectivement ce côté spirituel que je voulais aussi exprimer. Finalement, quand Terence est en pleine campagne, n’est-ce pas aussi un ancien rêve pour lui , n’est-ce pas aussi son imaginaire qui parle ? N’est-ce pas son idéal en fait, ce qu’il aimerait atteindre ? C’est comme des synapses, des connexions neuronales qui se créent entre ce que veut Terence – une partie de Terence tout du moins – qui se situe en marge de la société, et une partie de Terence qui se situe en plein cœur de Mumbaï, dans le trafic et l’activité frénétique.

En résumé, que pensez-vous avoir appris de vos journées passées avec Terence, et en Inde à l’occasion de ce tournage, sur vous-même et sur les autres ?

Pierre X. Garnier : Déjà il faut savoir à quel point l’Inde est incroyable. C’est le pays du sourire où pauvres comme riches nous sourient tout le temps. C’était un voyage extrêmement fort et qui m’a fait grandir dans tous les sens du terme, humainement et professionnellement. Et chaque seconde passée avec Terence donne la sensation d’apprendre des choses. Il a cette capacité d’à la fois transmettre et d’écouter. C’est très drôle car il a même cette réputation dans ses show tv : quand a commencé avec Dance in India il y a 9 ans, il apportait quelque chose de neuf à la télé : il ne se contentait pas de juger superficiellement une chorégraphie, mais il avait une réflexion intellectuelle – intellectualisante même – et ludique sur les performances jugées.

Terence est vraiment un exemple pour moi. Il a créé une compagnie de danse où il fait vivre 40 danseurs, il a une école de danse avec des tonnes de danseurs qui viennent apprendre leur art. Mais Terence c’est aussi un homme qui a 45 ans, qui est très mélancolique et qui vit seul chez lui. Je m’interroge encore aujourd’hui : « Est-il heureux ou pas ? » Il me dit qu’il s’est sacrifié pour l’Inde et les jeunes indiens, pour leur montrer qu’on pouvait vivre de sa danse et de sa passion… Est-ce que tous ces sacrifices ne te rendent pas finalement seul et malheureux ? C’est toutes ces questions que je me pose. Moi qui souhaite travailler dans le monde du cinéma, un milieu complexe et assez névrosé aussi, je me questionne aussi. Est-ce que ces mondes artistiques-ci, quand on s’y investit pleinement, ne nous rendent pas malheureux ? C’est un film sur Terence Lewis mais on peut prendre de la hauteur et le mettre en perspective pour les autres stars du monde du cinéma, de la musique et de l’art en général

Quelles seraient vos influences, les réalisateurs dont le travail vous a inspiré pour ce film ?

Pierre X. Garnier : J’ai une cinéphilie très éclectique. J’aime à dire que j’aime autant Godard que Tony Scott, Tarkovski, Visconti ou Téchiné…. j’ai une influence totalement diversifiée. Mais pour ce documentaire, il y a deux réals qui me viennent, qui sont Wiseman (NDLR : Monrovia, La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris…) et Wang Bing (Les trois sœurs du Yunnan, Mrs Fang…). Ce sont des réalisateurs que j’ai beaucoup regardés, et je pense qu’il y a forcément une inspiration derrière cela. Je pense aussi à certains réalisateurs asiatiques qui m’ont inspiré dans les plans de nuit de Mumbai. Ce film regorge d’influences diversifiées, d’un spectre très élargi. 

Vous êtes le créateur du Festival 7e Lune, vous réalisez votre premier métrage… à seulement 24 ans, vous allez vite. Le besoin d’échapper à la frénésie, de méditer au milieu du tumulte, ce qu’éprouve Terence Lewis, ne l’éprouvez-vous pas aussi, finalement ?

Pierre X. Garnier : C’est vrai que je fais pas mal de choses et notamment Septième Lune, crée il y a 7 ans avec mon ami José Revault – et dont la prochaine édition se déroulera du 26 au 29 mars. Ça peut sembler assez banal comme expression, mais j’aime dire que chaque matin doit être plus stimulant que le matin précédent. On voit que le bon côté des choses de l’extérieur, mais c’est beaucoup pression. L’avant-première du 7 janvier dernier, c’était une source de stress pendant deux mois. Ce stress que je me mets, parfois je me dis « Pourquoi tu t’infliges ça ? ». Je crois que je ne cesserai jamais de m’infliger ce genre de trucs (rires)

Septième Lune c’est également une grande charge de stress parce qu’on accueille une trentaine de réalisateurs du monde entier pour montrer leurs films, on accueille des professionnels très importants, on montre un cinéma qui n’est pas forcément visible… c’est une grande source de pression, mais j’espère que ça son utilité. Je ne le fais pas que pour moi mais aussi et surtout pour les autres. On fait 7eme Lune pour les jeunes réalisateurs qui viennent du monde entier, des Etats-Unis, d’Amérique du Sud, d’Israël… on le fait pour mettre en lumière ces jeunes talents.

C’est pareil pour ce film ci. Je l’ai fait avant tout pour Terence à la base, puis pour moi ensuite, parce que j’avais besoin de partir en Inde, et de faire ce film qui me tenait à cœur. J’avais à dire des choses. Mais ça reste énormément de pression et comme le disait le présentateur lors de l’avant-première, je pratique la méditation, également beaucoup de sport. J’ai besoin d’évacuer aussi tout ce stress et pour ça, il y a un remède que vos lecteurs connaissent aussi, c’est le cinéma. Mon plus grande échappatoire, c’est voir des films. Je vais quatre ou cinq fois par semaine dans les cinémas du Quartier Latin à Paris : Christine 21, Ecoles 21, la Filmothèque, le Champo, ce sont les 4 cinémas où je me bombarde de films à la séance de 22 heures. C’est ma méditation.

Vous avez noué une relation amicale forte avec Terence, disiez-vous. Avez-vous de futurs projets ensemble ? Parrainera-t-il une future édition de 7e Lune ? Pourriez-vous faire un long-métrage de fiction ensemble, à l’avenir ?

Pierre X. Garnier : Je retourne en février en Inde tourner le clip de la musique du film, composée par Maxime Hervé. Ensuite, j’ai un projet de nouveau film à Mumbai de mai à juin, 45 jours de tournage qui s’appellera Mumbai, la nouvelle ville lumière. Donc Terence prendra certainement part via une interview à ce film, avec d’autre stars bollywoodiennes… mais je ne tease pas plus.

Terence a aussi pour projet de passer dans le cinéma de fiction, puisqu’il a écrit un scénario. Qui sait, peut-être finirons-nous par produire Terence, avec notre nouvelle boite de production, José Revault et moi-même ? Ce qui est sûr, c’est que je vais intensifier mes relations culturelles avec l’Inde et j’espère réaliser une fiction en Inde, un jour…. Ça me parait encore assez loin, mais dans cette vie tout arrive toujours, tout le temps, extrêmement vite.

Propos recueillis par Raphaël Casale.

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