Tarik Saleh (La conspiration du Caire) : « Je n’en ai pas encore fini avec la politique égyptienne »

interview de tarik saleh par yacine ouali

En amont de la sortie de son film La conspiration du Caire, nous avons interviewé Tarik Saleh, le réalisateur suédois d’origine égyptienne qui commence à s’installer comme une voix importante du cinéma arabe.

Après Le Caire confidentiel, un thriller policier situé dans la temporalité du soulèvement de la place Tahrir en 2011, La conspiration du Caire prend place de nos jours, sous la dictature du maréchal Sissi, et montre les luttes de pouvoir entre le politique et le religieux, la Sûreté de l’État et l’université islamique Al-Azhar. Dans ce film d’espionnage qui sonne comme un hommage aux œuvres paranoïaques des années 60 et 70 (critique ici), Tarik Saleh fait évidemment naître plus de questions qu’il n’offre de réponses. Voici au moins celles aux quelques questions que nous avons pu lui poser.

CINEVERSE : Avec Le Caire confidentiel et La conspiration du Caire, vous construisez une sorte de saga sur la politique égyptienne, du soulèvement de 2011 à la situation sous le maréchal Sissi de nos jours. Est-ce quelque chose que vous prévoyez d’explorer à nouveau dans vos prochains films ?

TARIK SALEH : Oui. Je travaille toujours avec 3 scripts prêts, et l’un d’eux est toujours lié à la politique égyptienne. Je m’intéresse au conflit en réalité et fiction. Je viens du journalisme et du film documentaire, où l’on nous dit toujours de travailler sur la vérité, alors qu’en réalité on cherche surtout à raconter une bonne histoire.

Je commence toujours avec une histoire mythologique, une sorte de contes de fées. Dans La conspiration du Caire, c’est l’histoire d’un jeune homme qui à lui tout seul change le destin de l’université Al-Azhar. C’est après avoir fait ça que je me pose les questions de réalisme et de politique. Et en Égypte, c’est très difficile.

C : Maintenant que vous avez couvert les évènements de 2011 et la dictature de Sissi, on se demande ce qu’il reste à traiter sur l’Égypte. Quel serait votre prochain projet sur ce sujet ?

TR : Il me reste à faire le plus gros d’entre tous. Je ne peux vous en parler pour le moment, mais il y a toujours de quoi dire, car l’appareil politique est omniprésent. Il existe néanmoins une troisième institution à traiter, en plus du religieux et du politique. Je vous laisse deviner (rires) ! Les gens n’y pensent pas, mais c’était un peu la même chose avec Al-Azhar qui est très opaque, puis on l’a fait.

© Memento Distribution

C : Vous avez dans La conspiration du Caire un style de mise en scène assez paradoxal. Pour résumer, plus une scène est calme, plus l’ambiance devient paranoïaque. Nous avons ressenti une inspiration des grands films américains paranos des années 70, comme Les trois jours du Condor de Pollack, Conversation secrète de Coppola ou À cause d’un assassinat de Pakula. Ces films et cette ère vous ont-ils inspiré ?

TR : Vous avez raison, mais il faut aussi penser à ceux dont ces réalisateurs se sont eux-mêmes inspirés. Je remonterais à Jean-Pierre Melville et Gillo Pontecorvo, car ils étaient encore plus libres dans leur manière de traiter la paranoïa. La bataille d’Alger m’a beaucoup inspiré par exemple, de même que le début du Cercle rouge. En voyant ces œuvres, j’avais le sentiment que c’était plus que des films. Je suis content que vous ayez noté cela, car je voulais aussi utiliser ce storytelling calme, pour instiller encore plus de tension.

Par exemple, mon film est très lumineux. Et c’est presque plus effrayant et parano quand vous voyez tout ce qu’il se passe à l’écran. Avec Le Caire confidentiel, je m’inspirais plus clairement du film noir, jusque dans sa structure. Avec La conspiration du Caire, nous avons filmé avec un seul objectif, pour que l’audience ressente véritablement l’échelle des choses et rendre le film uniformément tendu, ce qui est impossible si vous changez constamment d’objectif.

C : L’une des choses que nous avons apprécié dans le film est votre représentation honnête et vraie de l’islam et de ses pratiques. C’est toujours dérangeant de voir l’islam dans les films américains par exemple, car tout y est mélangé et rien ne sonne vrai. C’était important pour vous de faire cela dans La conspiration du Caire ?

TR : J’ai le même sentiment que vous. Je suis content d’avoir fait ce film maintenant, à mes 50 ans. Quand j’étais jeune, j’étais en colère en voyant la manière dont l’islam était montré dans les films occidentaux. Mais plus je mûris, plus je deviens pragmatique. Dans mon film, je ne me suis pas dit que j’allais « défendre » l’islam, mais juste montrer cette religion pour ce qu’elle est, telle qu’elle est pratiquée. En Suède par exemple, la plupart de nos soi-disant experts en islam en connaissent moins que mes enfants ! Alors que voulez-vous faire…

Je me suis donc dit que j’allais faire le film que j’aurais envie de voir. Je voulais faire un film authentique. En Égypte, vous naissez musulman. Le véritable choix, au fond, est de ne plus l’être si c’est ce que vous voulez ! C’est pourquoi La conspiration du Caire n’est ni une défense ni un soutien. Je voulais montrer ma propre vision, mon propre amour pour certains aspects spirituels de l’islam, comme le partage, la récitation du Coran, la calligraphie, le ramadan, le débat, l’ouverture d’esprit, etc. En tant que père, en Europe où nous avons tant d’intolérance.

© Memento Distribution

C : Fares Fares, l’un des deux acteurs principaux (qui joue Ibrahim et qui était déjà dans Le Caire confidentiel, ndlr) est libanais. Comment avez-vous travaillé avec lui pour qu’il adopte un accent égyptien ?

TR : Fares Fares est un excellent acteur. Il a eu un professeur pour l’aider à adopter l’accent égyptien. Il a vraiment galéré à l’acquérir, mais il a réussi, comme vous pouvez le voir dans le film.

C : Connaissez-vous Josef Fares (le frère de Fares Fares, développeur de jeux vidéo dont It takes two, jeu de l’année 2021, ndlr), et seriez-vous intéressé par une collaboration avec lui, dans le jeu vidéo ou le cinéma ?

TR : Josef Fares est un génie. C’est un obsédé de jeu vidéo. Si le jeu vidéo était l’islam, il serait salafiste ! Il prend ces choses tellement à cœur. Mais il est tellement talentueux, et aussi tellement riche ; il n’a pas besoin de moi. Je vous donne une anecdote : il travaillait sur A way out (jeu vidéo) en 2016 pendant que je faisais des reshoots du Caire confidentiel. Je devais tourner à nouveau une scène où Fares Fares se fait tabasser. Et c’était un peu cher de le faire, donc j’ai appelé Josef Fares au lieu de me payer un coordinateur de cascades !

Au départ, Josef avait refusé. Mais quand je lui ai dit qu’il pourrait tabasser son frère dans un parking… il est venu en courant (rires) ! À la fin, revoyez Le Caire confidentiel, vous verrez que c’est bien lui.

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