Romería de Carla Simón : L’aventurière de l’héritage perdu

Sur les plages abandonnées, Marina tente de retrouver quelques fossiles, pièces manquantes de son héritage familial. Entre absences et mensonges, Carla Simón mène une enquête profondément intime à travers Romería.

Si ce nom ne vous est peut-être pas familier, Carla Simón marche pourtant déjà avec des échasses de géante. Du Prix du meilleur premier film à Berlin en 2017 pour Été 93, à l’Ours d’Or cinq ans plus tard… jusqu’à la compétition cannoise en 2025, son parcours est remarquable. Dans la continuité de ses œuvres précédentes, Romería dresse un portrait de famille hanté par les mémoires de sa réalisatrice. Plus contemporain, à travers son regard de jeune adulte, elle livre ici un récit touchant sur les fissures profondes engendrées par les années sida sur la côte galicienne.

« Afin d’obtenir un document d’état civil pour ses études supérieures, Marina (Llúcia Garcia), adoptée depuis l’enfance, doit renouer avec une partie de sa véritable famille. Guidée par le journal intime de sa mère qui ne l’a jamais quittée, elle se rend sur la côte atlantique et rencontre tout un pan de sa famille paternelle qu’elle ne connaît pas. L’arrivée de Marina va faire ressurgir le passé. En ravivant le souvenir de ses parents, elle va découvrir les secrets de cette famille, les non-dits et les hontes… »

© Ad Vitam

La femme à la caméra

Se raconter à travers le cinéma, se raconter à travers les images dans le cinéma… ce n’est pas le premier coup d’essai. De Boyhood à Aftersun, en passant par The Fabelmans, le caméscope traverse les générations et les regards. Boîte à captation, il offre aux personnages la possibilité de créer collectivement un imaginaire. Ici, Marina, à l’instar de nombreux films d’horreur, s’en servira comme pour capturer des fantômes.

À l’aide du viseur de sa petite caméra, elle observe les paysages qui l’entoure. De fait, c’est à nous, spectateur.ice de chercher à deviner ce qui se cache (ou non) dans ce qu’il y a de plus ordinaire. Une fois de plus, Carla Simón parvient à détacher l’histoire intime du sensationnalisme. Le récit, de cette jeune étudiante en cinéma qui part sur les traces de ses parents disparus, qui lui est si personnel, ne tombe jamais dans le pathos.

Au delà du passé, c’est plus largement l’art qui est questionné. Avec leur caméra, que veulent donc raconter les artistes ? Quelles sont leurs intentions ? Pourquoi saisir telle image ? Pourquoi vouloir susciter telle émotion ? Comment le faire ? Romería est une œuvre intrigante par sa forme brute qui parvient pourtant à exprimer tant de poésie.

La pièce rapportée

Mais devant l’objectif se dessine aussi les traits d’un visage troublant, celui de Llúcia Garcia. Entre désinvolture et sensibilité, ses airs mystérieux ne seront pas sans nous rappeler ceux de la jeune Zelda Samson (Dalva), également découverte grâce à un casting sauvage. Dès la première rencontre, nous sommes immédiatement charmé.es. Du haut de ses 18 ans, Maria nous invite à l’aventure, certainement la plus importante de sa vie.

Dans ce nouveau décor, la jeune femme figure à la fois comme une rencontre bienvenue et une relique d’un passé disparu. Suspendue entre deux époques, la réalisatrice comme son personnage tentent d’inventer leur propre récit pour mieux s’en libérer. Elles partent en quête de réponses tout en ne manquant pas de garder une trace de leur traversée. Romería prend ainsi l’allure d’un film d’enquête, à la recherche de morceaux de vie… ou de mort.

© Ad Vitam

Voyage au centre de ma vie

Pendant 5 jours, Maria déambule à travers les récits de ses proches, à la recherche des pièces manquantes. Romería est un film de balade, où l’atmosphère à la fois solaire et bruyante nous délie de toute attache. Cela prend d’autant plus de sens que le titre même du film signifie « pèlerinage » et que sa réalisatrice le décrit autant comme un « voyage spirituel » qu’une « célébration collective » (dossier de presse – Ad Vitam).

Personnage de passage, Maria traverse la mer tel qu’elle traverse sa famille, sans cordon. Dans les fonds marins se cache certainement son héritage perdu, mais les eaux troubles l’empêche d’y accéder. Alors, à travers une scène onirique, qui bascule le film dans une toute autre narration – celle des parents de Maria -, la mémoire se mêle pleinement à l’histoire. Ce basculement, quelque peu désorientant, offre un nouveau souffle après une certaine linéarité en première partie. Cette prise de risque donne à voir de nouveaux horizons pour la cinématographie de la cinéaste et attise notre curiosité quant à la suite de sa carrière.

Près d’un an après son passage au Festival de Cannes, Romería arrive enfin en salles pour celer les liens entre Carla Simón et son public. Piquée par les grains de sables brûlants, la jeune Maria mène sa barque en solitaire, dans un cadre familial chaotique. À l’aide de sa caméra, elle tente de capturer les fantômes qui la lient à un héritage noyé, nous laissant les observer chavirer avec confiance.

 

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