Pusher de Nicolas Winding Refn : Mads Movies

Avant les néons et les gants en cuir de Drive, Nicolas Winding Refn filmait Pusher (1996-2005), trilogie culte du polar européen restaurée en coffret 4K chez The Jokers Films.

Avec ses trois Pusher, Nicolas Winding Refn dynamite les codes du film de gangsters et impose d’emblée un cinéma de la tension, du silence et de l’urgence. Caméra à l’épaule, acteurs au bord de la rupture, narration resserré : le réalisateur danois montre le crime sans l’embellir et construit une fresque noire, non pas sur l’ascension, mais sur la chute répétée voire inévitable.

« À Copenhague, trois figures de la pègre se croisent et se succèdent. Frank, petit dealer impulsif, s’endette après un deal raté. Tonny (Mads Mikkelsen), son ancien acolyte, sort de prison et tente de gagner l’estime d’un père mafieux qui le méprise. Milo, parrain vieillissant, lutte pour maintenir son autorité dans un monde qui lui échappe. Trois trajectoires, un même constat : personne ne s’en sort. »

Mads Mikkelsen et Kim Bodnia dans Pusher
©The Jokers Film

Pusher –  Mean Streets

Le premier Pusher est un film sous pression. On y suit Frank (Kim Bodnia), petit dealer dépassé par un deal raté qui, à la manière d’Uncut Gems, l’entraîne dans une spirale de dettes, de mensonges et de peur. Refn colle à son personnage comme une ombre, épousant littéralement la panique de Frank qui tente désespérément de réunir de l’argent. La violence n’est jamais spectaculaire, mais surgit de manière brutale et souvent humiliante, comme lorsque Frank frappe Tonny (jeune Mads Mikkelsen) par pure frustration, incapable de contenir sa rage.

Tourné caméra à l’épaule, en lumière naturelle, le film capte aussi les petits instants du quotidien comme un rire nerveux dans un snack, un regard fuyant échangé dans une cage d’escalier ou une main tremblante sur un téléphone public. Autant de détails qui injectent une forme de compassion, presque de pathétique, dans le portrait de ces prolos du deal. Pusher ne raconte pas l’ascension d’un gangster, mais la chronique minutée d’un effondrement. Pas de stylisation, pas de mythologie : juste l’agonie d’un type ordinaire qui croyait contrôler quelque chose.

Mads Mikkelsen dans Pusher
©The Jokers Film

Pusher II – Tel père, tel fils ?

Huit ans plus tard, Pusher II déplace le centre de gravité émotionnel de la trilogie. Refn abandonne l’urgence pure pour une approche plus introspective, presque mélancolique. Tonny (Mads Mikkelsen), tout juste sorti de prison, cherche désespérément à exister aux yeux de son père, un caïd local qui le méprise ouvertement. La violence n’est plus seulement physique, elle est symbolique, inscrite dans les regards, les silences, les attentes déçues. Une scène cristallise parfaitement cette tragédie intime : humilié par son père devant ses hommes, Tonny encaisse sans réagir, tente de sourire, puis s’effondre plus tard, seul, incapable de formuler sa douleur.

Le film introduit également la paternité comme vertige moral. Tonny découvre qu’il est père à son tour, mais ne possède aucun modèle auquel se raccrocher. Refn dissèque ainsi une masculinité en ruines, fondée sur la violence, la domination, la reconnaissance paternelle. Plus ample émotionnellement, Pusher II est sans doute le volet le plus touchant de la trilogie, celui où la brutalité laisse place à une tragédie sourde et intime.

Pusher III – Illusions perdues

Dernier acte, Pusher III s’intéresse à Milo (Zlatko Burić), figure autrefois toute-puissante, désormais rongée par la fatigue, les addictions et la peur du déclin. Refn construit le film comme une journée absurde et suffocante, où le crime doit cohabiter avec le quotidien familial. Milo prépare l’anniversaire de sa fille tout en tentant de gérer une livraison de drogue qui tourne au fiasco.

La scène la plus glaçante du film résume ce basculement : dans une cuisine, Milo massacre un homme à coups de marteau, avant de retourner calmement souffler des bougies avec sa famille. Une juxtaposition brutale qui révèle l’essence du film. Le pouvoir n’est plus une force, mais un rôle épuisant à tenir coûte que coûte. Nicolas Winding Refn filme la fin d’un règne comme une lente asphyxie sans échappatoire où la violence est devenue mécanique. Sang, solitude et absurdité : Pusher III est le point final logique de cette descente aux enfers. Un constat implacable sur l’inéluctabilité de la chute.

Zlatko Burić dans Pusher
©The Jokers Film

Une trilogie Pushée à bout

La sortie du coffret 4K chez The Jokers Films permet de redécouvrir Pusher sans en trahir la rugosité originelle. Restaurée à partir des négatifs d’origine, l’image conserve son grain épais et organique, essentiel à l’immersion. Les noirs gagnent en profondeur, révélant davantage de détails dans les scènes nocturnes et les intérieurs exigus. Les visages, souvent filmés au plus près, apparaissent plus texturés, laissant affleurer fatigue, sueur et nervosité. La palette froide et urbaine de Copenhague retrouve aussi toute sa densité, renforçant l’atmosphère âpre et réaliste du film.

The Jokers soigne également l’objet physique avec trois digipacks réunis dans un étui rigide. On y trouve aussi le documentaire « Gambler, itinéraire d’un joueur » et un livret de 110 pages, mêlant analyses, photos et entretien avec Nicolas Winding Refn. Un travail éditorial à la hauteur de l’œuvre !

Influencé par Cassavetes autant que par Scorsese, Nicolas Winding Refn filme la criminalité comme un cul-de-sac social et déconstruit méthodiquement le fantasme du gangster. Une œuvre fondatrice dont l’impact, près de trente ans plus tard, demeure intact.

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