Possible Love de Lee Chang-Dong : Méridien d’amour

Huit ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Lee Chang-Dong pour enfin réaliser un nouveau film, après le chef d’œuvre que fut Burning. Toujours occupé à la dissection des liens entre classes sociales, le cinéaste sud-coréen se consacre désormais avec Possible Love à un quatuor au lieu d’un trio, dont le crime n’est cette fois pas littéral, mais simplement symbolique. Critique d’un nouveau tour de force.

Auréolé du Prix du Jury à Venise, Possible Love sort enfin en France ce vendredi 6 novembre. Seul bémol au tableau, cette sortie ne sera que sur Netflix et non en salles. Une mauvaise nouvelle avec laquelle il faudra s’accommoder, car Possible Love est assurément l’un des films incontournables de la fin d’année.

« Un employé licencié et son épouse, qui croisent la route d’une documentariste et de son conjoint, affrontent leurs désirs cachés. »

© Netflix

Le Grand Roman Coréen

Librement inspirée du Décalogue de Krzysztof Kieślowski (1988), la nouvelle œuvre de Lee Chang-Dong est une odyssée philosophique, empruntant à l’existentialisme français comme à la littérature américaine, tout en allant chercher du côté du nihilisme slave. Pétri d’influences, Possible Love s’apprécie entre les lignes, dans ce que ses personnages convoitent sans oser dire. Littéraire avant d’être cinéaste, Lee Chang-Dong sait toujours distiller son propos par petites touches.

Il a cependant ceci de moderne qu’il n’oublie pas d’inscrire son récit dans une actualité radicale. Aujourd’hui plus que jamais, plus aucun pan des arts ne peut ignorer son contexte politique, tant les polarisations sociales sont fortes. Possible Love donne ainsi à voir deux couples travaillés par leurs habitus. Les femmes, en particulier, y ont soit honte de leurs privilèges, soit marre de leur précarité. Dans les deux cas, en ignorant par-là le Dixième Commandement, elles convoitent ce que l’autre possède et la tranquillité d’esprit qui accompagne supposément cela.

Éminemment sociale, l’œuvre de Lee Chang-Dong se regarde donc comme on lirait un Grand Roman, dotés de l’inébranlable certitude que tout mène à un ensemble cohérent.

Oh, Sinnerman…

Quand l’une est une combattante, l’autre s’impose des difficultés pour sortir de l’ennui. Et quand l’un est un zombie, parmi les « morts » licenciés par une corporation sans âme, l’autre est un homme d’affaires dont l’âme n’a pas attendu d’entreprise pour se mourir. Pauvre, riche, simple, cultivé, sincère, fallacieux… Tous les adjectifs sont bons pour qualifier le voyeurisme dont font preuve les deux couples l’un face à l’autre, avant que les non-dits ne reviennent à la surface.

Très juste dans son propos social, Lee Chang-Dong n’oublie pas pour autant d’enrober son œuvre d’une plastique fascinante. Fascinante parce qu’un tel scénario est difficile à mettre en scène, tant rien ne se joue à l’écran si ce n’est le regard et le verbe. Là où on aurait légitimement pu s’attendre à un long-métrage filmé comme un huis clos ou une pièce de théâtre, la caméra de Lee Chang-Dong ne se laisse pas enfermer. Enchaînant les plans larges lancinants, dans lesquels les femmes vivent et les hommes errent, Possible Love est une merveille formelle.

© Netflix

All we imagine as hate

Cette réalisation virtuose trouve sa pleine expression dans le dernier tiers du film, lorsque que le quatuor de personnage se rassemble dans la villa de bord de mer du couple riche. C’est à ce moment que Lee Chang-Dong laisse enfin le cinéma infuser le propos plus que l’inverse, et que les masquent tombent pour laisser place à la vraie nature humaine. Quand la réalisatrice de documentaires sociaux, dont la vie n’est sans friction aucune, ne se révèle être qu’une voyeuse fascinée par l’esthétique de la pauvreté, l’ouvrier licencié retrouve sa fierté en même temps qu’il laisse transparaître sa masculinité toxique. De l’autre côté, la femme pleine d’espoir de l’ouvrier se montre, les pieds dans l’eau de mer, comme une personne surtout jalouse et ambitieuse, quand en face d’elle l’homme riche et placide n’est en réalité qu’un agresseur avide d’une domination de plus.

À l’image d’All we imagine as light, Lee Chang-Dong profite ainsi de ce dernier tiers vénéneux pour emprisonner ses personnages entre nature et hallucinations. Dans la lignée d’une Payal Kapadia qu’on imagine aisément avoir été inspirée en amont par Burning, le film se referme alors sur un statu quo que l’on peut interpréter comme étant optimiste ou cynique, selon notre propre catégorie sociale. Chacun chez soi, et les moutons seront bien gardés.

S’il faut à chaque fois attendre huit années pour que Lee Chang-Dong retrouve de l’inspiration, alors le marché est plus que correct. Grandiose dans son scénario et tout aussi fascinant dans sa mise en scène d’un immobilisme trompeur, Possible Love est l’un des films incontournables de cette fin d’année, et probablement de la décennie. Désir, quand tu nous tiens…

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