Clap de fin pour cette édition 2026 du Festival d’Annecy. Malgré la chaleur écrasante qui nous a frappés de plein fouet, nous repartons les bras chargés de surprises et la tête pleine de rêves. Parce qu’après tout, Annecy, c’est un peu Noël avant l’heure.
Il est toujours étrange, à la fin d’un festival, de refaire surface et de retrouver la vie normale, celle-là même que nous avions presque oubliée le temps d’une semaine, tant nous étions accaparés par notre petite bulle hors du temps et de l’espace. Durant un festival, plus rien n’existe autour : les contours s’effacent et il ne reste que l’émerveillement (ou les déceptions) de la découverte. Archéologues du futur en quête des trésors de demain, il nous faut désormais ranger notre fouet et notre pinceau pour vous dévoiler le butin tant attendu.
La sélection fut, à l’image de son public, flamboyante ! Mais s’il nous fallait nous prêter au jeu, toujours un peu injuste, du TOP et ne retenir que 5 œuvres (+2) ayant su nous éblouir, nous scotcher à notre siège par leur virtuosité formelle ou nous faire verser une pluie de larmes par la grandeur de leur cœur, alors il ressemblerait sans doute peu ou prou à celui-ci. Appuyez avec nous sur le bouton de votre zapette pour un petit retour en arrière et venez découvrir les futures pépites qu’il ne faudra absolument pas manquer, dans un avenir proche… ou plus lointain.
5 – Decorado de Alberto Vàzquez (sélection officielle)
« Arnold, une souris au chômage, traverse une crise existentielle. Il vit dans une ville ou l’entreprise A.L.M.A. dirige tout. Contrairement à sa femme María, il a depuis longtemps l’impression que ce monde est irréel. Décidant de se rebeller, il élabore un plan astucieux pour s’échapper de la ville. »

Commençons ce top non pas en douceur, mais par un coup de poing, de ceux qui vous coupent le sifflet. Réalisé par Alberto Vázquez, à qui l’on devait déjà l’étrange et lugubre Psiconautas, ce nouveau film suit les traces de cette animation « pour adultes » qui, derrière le masque de ses allures de cartoon, dissimule un message politique d’une grande violence. Ou, pour le dire avec une maxime plus moderne : nous vivons dans une saucisse.
Comme son titre l’indique si bien, Decorado explore cette sensation de vivre à l’intérieur d’un « gigantesque théâtre admirable avec un casting déplorable ». Parce qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Decorado. Le film dissèque ainsi une impression de déréalisation de plus en plus contemporaine : celle d’une société aliénante où il est interdit de faire un pas de côté, au risque de voir apparaître les coutures de la camisole qui nous enferme.
Sous ses rutilantes couleurs crépusculaires et son bestiaire digne d’une fable de La Fontaine sous LSD, le film assume pleinement son baroque pour mieux faire surgir une noirceur encore plus viscérale. Un pessimisme presque poétique. Car devant l’inéluctable révélation de ce décor, ne reste plus qu’à courber l’échine et l’accepter main dans la main plutôt que de devenir fou. L’animation espagnole ne pleut peut-être pas en abondance, mais lorsqu’elle frappe, c’est comme la foudre !
4 – Le Corset de Louis Clichy (sélection officielle)
« Dans une ferme de la Beauce, Christophe, 10 ans, règle ses pas sur ceux de son père. Mais Christophe ne cesse de pencher… et tomber. Il doit porter un corset pour filer droit. Il se passionne alors pour la musique et fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible… »

4 mois avant sa sortie officielle, Le Corset a déjà entrepris un joli tour des festivals. Après un passage remarqué à Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, il s’est également illustré à Annecy, où il est reparti auréolé de pas moins de 3 prix. Une consécration qui témoigne de la place toute particulière que le film s’est déjà taillée dans le cœur du public.
Pour son troisième long-métrage, Louis Clichy délaisse la 3D pour revenir à un style plus brut, plus organique, plus proche de celui qui a vu naître sa passion du dessin. Et il faut bien l’avouer : à l’image du jeune Christophe, il n’y a pas que son corps qui penche dans ce film. Il y a aussi notre cœur, emporté par l’expressivité de l’animation et de ses couleurs qui donnent l’impression d’une aquarelle prenant vie sous nos yeux.
Un véritable tour de force qui vient s’ajouter à la myriade de films d’animation français déferlant depuis bientôt 3 ans sur nos écrans. De quoi nous convaincre qu’une Nouvelle Vague est bel et bien en roulement, ou, à tout le moins, que la France est en train de s’imposer comme l’un des bastions mondiaux de l’animation.
3 – Le Dossier de l’aube de Ruper Wyatt & Emilie Phuong (sélection officielle)
« C’est l’histoire vraie de la relation complexe entre les services secrets israéliens et un célèbre couple de chasseurs de nazis. Racontée à travers le regard d’un agent secret, elle parle de la passion qui anime les gens obstinés et du désarroi de ceux qui tentent d’oublier le passé. »

L’animation a toujours eu cette capacité à exacerber les traits, à amplifier le réel. Que ce soit par le vide qu’elle laisse entre deux images, offrant au spectateur la possibilité de combler les interstices à travers le prisme de ses propres émotions, par l’exagération que permet son trait, par sa sensorialité ou encore par son abstraction, elle vise irrémédiablement le cœur. Dès lors, si l’animation n’est pas un genre mais bien un art à part entière, nul étonnement à ce que le thriller puisse pleinement s’y épanouir.
C’est précisément ce que démontre Le Dossier de l’aube, qui revient sur l’histoire d’un couple de chasseurs de nazis français après la Seconde Guerre mondiale. Leur travail aura permis de traduire en justice plusieurs de ces bourreaux et de les confronter, enfin, à leurs crimes contre l’humanité. Fabriqué à quatre mains, ce passionnant travail de mémoire adopte une construction en entretiens qui n’est pas sans rappeler Citizen Kane. Une manière de faire surgir la vérité morceau par morceau, jusqu’à dresser un portrait aussi glaçant que nécessaire.
Car il ne faut jamais oublier notre passé, au risque d’en effacer les horreurs et de se condamner à les reproduire. La justice nous sépare des bêtes. Ruper Wyatt et Emilie Phuong signe une œuvre d’une froideur saisissante, portée par une animation d’une précision chirurgicale.
2 – Lucy Lost de Olivier Clert (sélection officielle)
« Lucy vit avec sa famille dans un village sur une petite île isolée. Ses dons extraordinaires suscitent le rejet des habitants. Lorsqu’elle rencontre Milly – une petite fille qu’elle seule peut voir – Lucy embarque dans une grande aventure pour percer le secret de ses mystérieux pouvoirs. »

Premier film vu lors du festival, et pas des moindres. À peine mettons-nous un premier pied dans le bain que les larmes se mettent déjà à couler. Olivier Clert adapte un ouvrage du célèbre Michael Morpurgo, véritable barde des récits pour la jeunesse, et nous prouve par la même occasion que ces histoires peuvent tout autant fendre l’âme d’un adulte.
En renouant avec les codes du conte, grâce à un travail d’anamnèse merveilleusement superposé à la grande Histoire, Lucy Lost nous mène au large de la Grande-Bretagne, sur une île si minuscule qu’elle ne figure sur aucune carte. Là-bas, une famille recueille une jeune fille abandonnée. Affublée d’une chevelure d’un blanc presque surnaturel, frappée d’un étrange mutisme et constellée d’amis imaginaires, Lucy est rapidement prise pour une sorcière par les habitants, si bien qu’elle se voit contrainte de rester cloîtrée chez elle pour sa propre sécurité.
Lucy Lost est ainsi, comme tant de grands récits, l’histoire d’une quête de liberté, de briser ses entraves et faire un charmant doigt d’honneur à la « normalité ». C’est aussi celle d’une amitié qui dépasse les frontières de l’espace et du temps, mais également une ode à la tempérance, à ce que l’être humain est capable d’offrir de pire comme de meilleur. Le tout porté par une animation d’une douceur infinie, moelleuse et gracieuse, dont les couleurs rendent un vibrant hommage aux paysages verdoyants et à l’océan qui entourent les îles Scilly.
1 – In Waves de Phuong-Mai Nguyen (sélection officielle)
« A Los Angeles, AJ, lycéen, rencontre Kristen. Elle est passionnée de surf, lui de skateboard. Ils tombent follement amoureux. Tout bascule lorsque Kristen tombe malade. Ensemble, ils se lancent dans un combat contre l’adversité portés par leur amour, leurs amis et leur passion commune pour le surf. »

Si le Cristal a été décerné à La Violoniste, le nôtre reviendrait incontestablement à celui-ci. Adaptation du roman graphique éponyme ayant fait école et trouvé sa place dans les rayons de tout bon CDI qui se respecte, In Waves traînait depuis 2019 une réputation de BD inadaptable. La faute à son style minimaliste et épuré, à son histoire profondément intime, mais aussi à sa structure narrative alternant entre fragments de vie et histoire du surf.
Qu’à cela ne tienne : Phuong-Mai Nguyen relève le défi et négocie le virage avec une aisance déconcertante. Mieux encore, elle réussit le petit miracle de magnifier l’œuvre d’origine en y ajoutant des séquences inédites et en lui insufflant une nouvelle palette chromatique particulièrement bienvenue. Trahir sans trahir : voilà toute la magie du film.
Si vous avez lu le synopsis, vous aurez remarqué que deux éléments sont au cœur du récit : l’eau et le deuil. Mais entre ces deux rivages se niche la lumière. Une œuvre ensorcelant qui parviendra l’étrange miracle de vous mettre le cœur en miettes tout autant que vous broder un sourire aux lèvres. Et si vous souhaitez en savoir plus sur son développement, on vous laisse découvrir notre interview de la réalisatrice et de l’auteur de la BD d’origine, juste ici.
Bonus 1 – President Curtis de Dan Harmon et James Siciliano

Durant le festival on a également eu l’immense chance de découvrir quelques épisodes de séries en avant-première, dont notamment le pilote de President Curtis, le spin-of de Rick & Morty, chapeauté par Dan Harmon (le co-créateur de la série d’origine). Et tout ce qu’on peut vous dire, c’est que la salle était pliée durant 20 bonnes minutes. On y retrouve ce même ton irrévérencieux, cet amour des punchlines et des histoires bien troussées.
Les showrunners promettent un show à la croisée de The Office et X-Files à la Maison Blanche. Mais pour les plus timorés qui ne voudraient pas se priver d’intrépides récits galactiques ou toute forme de SF déjantée, ne craignez rien : vous aurez le droit à un petit détour sur la Lune, celle-là même que Kubrick a filmé mais dont les prix honoraires auraient été si expansifs que la Nasa aurait mieux fait de s’y rendre à pince. La série sortira à la suite immédiate de la fin de la saison 9 de son aînée sur HBO Max, c’est-à-dire le 27 juillet en France, de quoi poursuivre le voyage.
Bonus 2 – Alley Cats de Ricky Gervais

On a aussi eu l’occasion de découvrir les 2 premiers épisodes de la nouvelle série d’animation de Ricky Gervais : Alley Cats. Depuis After Life, on dirait bien que Netflix ne souhaite pas se séparer du plus pinçant des humoristes britanniques. Pour leur seconde collaboration, il est question de chats et de glandes. De chats qui glandent.
Naturellement, on retrouve ce ton si caustique, cet humour noir propre à la plume de l’auteur et des dialogues à rallonge qui ferait passer Tarantino pour un enfant de cœur. Inutile de dire que c’est hilarant, ou encore débordant de sincérité et de moments de poésie. Tout ce que vous avez à savoir, c’est que ça sort le 7 août sur votre écran le plus proche.
