Ne vous retournez pas : Venise sous l’eau

Passé inaperçu lors de sa sortie en France en raison de la sortie de L’Exorciste au même moment, Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg mérite d’être redécouvert ou simplement découvert. Sa restauration en 4K ne fait que prouver l’importance de ce film fantasmagorique et mortifère tant il transparait comme le film le plus surprenant du réalisateur.

Quelques mois après la mort par noyade de leur petite fille, Laura Baxter et son époux John, appelé sur le chantier de restauration d’une église, se rendent à Venise. Mais la ville est devenue cet hiver-là le théâtre d’événements sordides et une étrange rencontre ravive chez le couple le souvenir douloureux de leur fillette.

Ici Nicolas Roeg vient dépeindre une Venise à la beauté délavée et trouve une fonction aux dédales sans fin des rues pavées de la ville : celle de perdre son spectateur et ses personnages. Le film cristallise les obsessions de son réalisateur et frappe par son esthétique baroque en dépit du délabrement du décors dans lequel les personnages vont évoluer.

Ne vous retournez pas est un drame autant poétique que fantastique où l’eau va ne faire que suivre les protagonistes qui décident, après la noyade de leur fille, de partir à Venise (tout prend l’eau ici). La ville apparait alors comme le sacrement de leurs hallucinations et surtout de leur perdition la plus totale.

Et cette perdition, voulue et accentuée par les flash-backs et flash-forwards à tout va, amène le spectateur dans le même trouble que celui des personnages ; celui de ne plus savoir faire la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Toute apparences devient alors trompeuse, masquée par un montage millimétré et par une tension grandissante et tonitruante.

Le spectateur ne sait plus à quoi il assiste ; peut-être la tombée dans une certaine folie inhérente au deuil d’un être cher en fin de compte. Le réalisateur démontre une vision tout à fait singulière du cinéma dit fantastique, au seuil du fantasmagorique assumé. Tout se joue dans l’ambiance, aussi pesante qu’anxiogène, les jeux de lumière et une proéminence de la couleur rouge, agressant presque les yeux et instaurant encore et toujours ce degrés de folie et de fantastique. 

Ce n’est qu’à la scène finale que tout se décante ; mais encore là, persiste un doute lancinant qui ne quitte pas l’esprit et qui bourdonne toujours une fois le générique de fin passé. Une troublante expérience que ce Ne vous retournez pas, telle une forme d’errance endeuillée en Italie où tout n’est que tromperies et hallucinations.

Les personnages, brillamment interprétés par Donald Sutherland et Julie Christie, finissent par ressembler à leur passé et se mettent à hanter les rues pavées de Venise, emportant dans une spirale glaçante le spectateur. Nicolas Roeg use d’une caméra qui ne reste pas en place, mobile, permettant de mieux perdre son auditoire sans jamais quitter des yeux son récit.

Un grand film, aussi intriguant qu’épuisant, à découvrir ou redécouvrir en version restaurée à partir du 16 septembre.

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