Martin Eden : Rêve dans le cœur, cauchemar dans les veines

Pietro Marcello transpose le roman d’apprentissage de Jack London en Italie. Martin Eden (Luca Martinelli), jeune marin désargenté, tombe amoureux de la belle Elena (Jessica Cressy), fille d’une riche famille napolitaine. Pour la séduire et se faire accepter par la classe dirigeante, il voudra devenir comme eux.

« Les prolétaires n’ont pas de patrie » écrivait Karl Marx. Il n’est donc pas si surprenant que le Martin Eden de Jack London, né sous sa plume dans les bas-fonds d’Oakland-Californie, prenne vie au cinéma sur le port de Naples devant la caméra de Pietro Marcello. Le réalisateur italien signe ici un double tour de force, avec une adaptation à la fois fidèle à l’esprit du classique de la littérature américaine, et formellement virtuose dans sa synthèse du cinéma italien.

Dans la grande tradition du récit picaresque, Martin Eden est ce héros anonyme issu du peuple, qui se rêve un destin plus grand que celui de sa classe. Pour autant, il n’est pas un arriviste. Il n’est pas le Rastignac ambitieux, ou le Bel Ami machiavélique, prêts à toutes les compromissions pour arriver à leurs fins. Eden est un idéaliste. S’il veut s’élever dans la société, c’est au mérite ; il s’instruit et devient écrivain. S’il veut être accepté par la famille bourgeoise de sa promise Elena, c’est sans trahir ses origines et ses amis d’hier. S’il veut le meilleur pour lui, il le veut aussi pour les siens.

La romance entre Martin et Elena, est ainsi constamment écartelée par la lutte de leurs deux classes sociales irréconciliables. Luca Martinelli, récompensé à la Mostra de Venise cette année (devant Joaquin Phoenix et Brad Pitt, excusez du peu) incarne ici un Martin Eden hanté par le succès de son ascension. Un héros incapable de profiter de son îlot de bonheur quand il est cerné par un océan de misère. Ses habitudes sociales, son habitus (cher à Bourdieu), reste celui du prolétariat. C’est l’honneur du personnage, c’est aussi son malheur.

Pour mettre en forme l’univers de ce personnage qui transcende sa sociologie, ce working class hero qui devient élite intellectuelle, il fallait une mise en scène qui, elle aussi, transcende les codes cinématographiques. L’adaptation que met en scène Pietro Marcello est, de mémoire de spectateur, du jamais vu au cinéma, un extraordinaire morceau de bravoure, entre le naturalisme documentaire et l’élégie romanesque.

Marcello mêle dans réalisation, images d’archives réelles en super 8 et ses propres scènes de fiction, avec une précision redoutable dans le montage et leur enchaînement. L’effet est double : par la force de leur vérité historique, ces documents d’époque renforcent l’ancrage réaliste et populaire du long métrage. Ils peuvent souligner, également, le sentiment général d’un personnage, comme ce voilier qui coule lorsque le monde de Martin Eden s’écroule.

L’utilisation d’une pellicule 16mm, sortie d’un autre âge, permet de naviguer entre ces univers, le réel et le symbolique, le passé et le présent, les riches et les pauvres. Le film organise un dialogue exaltant entre ces Italie fragmentées, entre De Sica et Visconti, entre Le Voleur de Bicyclette et Le Guépard.

L’hétérogénéité des formats n’est pas le seul coup de génie du film. Sa temporalité n’est pas fixe, et s’adapte à chaque scène que le film joue. Martin Eden débute à la fin du XIXe siècle dans une fonderie, comme un Germinal italien. Il creuse l’essor du socialisme dans l’entre-deux-guerres, et la montée du fascisme mussolinien. Il se termine dans les années 1980, quand naît une société du spectacle qui anesthésiera l’art.

Dans ce grand siècle lancé à l’écran, les protagonistes du film auront vieilli de vingt ans, tout au plus. Ces anachronismes provoquent un fertile et enthousiasmant mashup, une fusion du récit de Jack London (daté début XXe) avec des périodes historiques qui lui sont postérieures. Ce téléscopage temporel donne une vigueur et une modernité renouvelée au texte.

C’est ainsi toute une histoire européenne des peuples qui défile sous nos yeux, et que le héros traverse comme un vampire tragique, un témoin de ce centenaire. Cette chronologie éclatée a un sens : la lutte des classes transcende les âges, et quelle que soit la période où il rejoue la scène, jamais Martin Eden ne pourra échapper à son destin. The poor stay poor, the rich get rich. That’s how it goes… and everybody knows.

Laisser un commentaire