Avec La Frappe, Julien Gaspar-Oliveri signe un premier long métrage habité sur les ravages de l’inceste, à travers les silences et les corps d’une fratrie brisée.
Présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique de Cannes 2026, La Frappe poursuit le travail de Julien Gaspar-Oliveri sur les relations affectives instables, déjà exploré dans L’Âge tendre, Ceux qui rougissent et sa pièce La Gueule Ouverte (consacrée elle aussi à l’inceste). Ici le cinéaste ausculte l’emprise familiale au plus près des corps, dans une œuvre sensible dont la puissance se heurte cependant, par moments, à une mise en scène trop démonstrative.
« Enzo, 19 ans, et Carla, 20 ans, vivent seuls depuis plusieurs années. Lorsque leur père Anthony (Bastien Bouillon) est libéré de prison, Enzo veut croire à la reconstruction d’une famille, tandis que Carla refuse de renouer avec celui dont la présence réveille un passé enfoui. Entre déni, fuite et emprise, le frère et la sœur doivent affronter une vérité qu’ils n’ont jamais réussi à nommer. »

Une famille sous emprise
Dans La Frappe, le père est le centre de gravité autour duquel Enzo et Carla continuent d’orbiter malgré eux. Condamné pour fraude, l’annonce de sa sortie de prison agit comme une véritable déflagration auprès des deux jeunes. Mais le film se garde bien de livrer les faits d’emblée, préférant installer un malaise diffus, laisser les gestes et les réactions révéler peu à peu ce que les personnages sont incapables de dire.
Les deux enfants ne réagissent pas de la même manière. Le jeune Enzo prépare le retour du patriarche, aménage son appartement, et s’accroche à la possibilité d’un lien retrouvé. Carla, au contraire, tente de poser des limites et de protéger son frère, quitte à apparaître comme celle qui empêche la famille de se réunir.
Leurs désaccords ne les rendent pas moins proches. Ils montrent au contraire combien l’inceste (et n’importe quelle autre agression physique) peut détruire les repères, mais aussi comment l’emprise survit à l’éloignement. Le titre prend alors un sens plus large. La « frappe » n’est pas seulement un coup porté à un moment précis mais une onde de choc qui continue de traverser les personnages longtemps après les faits.
Le corps avant les mots
Julien Gaspar-Oliveri choisit de filmer cette histoire au plus près des corps. La caméra s’approche des visages, s’attarde sur les regards et les respirations. Le cinéaste explique avoir voulu raconter l’histoire « sous la peau », en montrant comment la violence s’inscrit physiquement dans les êtres et contamine durablement des relations. Les gros plans enferment Enzo dans son traumatisme, tandis que le hors-champ laisse au spectateur le soin de recoller les morceaux et imaginer ce qui ne sera jamais montré.
La banalité d’Anthony ne fait qu’accentuer ce malaise. Bastien Bouillon n’est pas une figure monstrueuse au sens spectaculaire du terme. Il plaisante, se baigne avec son fils, s’emporte pour une broutille, s’attable avec tout le monde lors d’un barbecue familial. C’est justement cette normalité qui dérange, car elle rappelle que la violence ne porte pas toujours de signes visibles. Souvent relégué à la périphérie du cadre, Anthony n’en occupe pas moins tout l’espace mental des deux jeunes protagonistes.
Face à lui, Diego Murgia compose un Enzo troublant, chez qui le besoin d’être aimé semble l’emporter sur l’instinct de se protéger. L’ado s’acharne à transformer son bourreau en père aimable, comme si l’amour pouvait réécrire ce qu’il a subi. Il lui coupe les cheveux, le soigne après une overdose médicamenteuse, essaie de dormir à ses côtés : autant de gestes de tendresse qui deviennent progressivement des gestes de soumission révélant au passage un profond désordre intime.
De son côté Romane Fringeli incarne une Carla plus frontale, mais tout aussi vulnérable. Leur relation fraternelle constitue le véritable cœur du film : ils se protègent mal, se fuient, se blessent souvent, mais finissent par comprendre qu’ils ne pourront survivre qu’en affrontant ensemble ce qui les sépare.

Le cri de trop
Cette radicalité de mise en scène et économie du non-dit fonctionne bien tant que le film reste dans la retenue. Mais dans sa dernière partie, Julien Gaspar-Oliveri choisit le cri et les larmes plutôt que le silence et les sous-entendu.
L’effondrement final d’Enzo possède une force réelle, parce qu’il donne enfin une forme à une souffrance longtemps contenue. Mais il paraît aussi attendu, comme un passage obligé plutôt que comme le prolongement naturel de tout ce qui précède. Le film, jusque-là si attentif aux contradictions et aux zones grises, réduit alors le traumatisme à une explosion de douleur spectaculaire, légèrement clichée, qui tranche avec la finesse du reste de la mise en scène.
Cette réserve ne doit toutefois pas éclipser l’essentiel. Elle dit surtout la difficulté, pour tout cinéaste s’emparant d’un sujet aussi lourd, de trouver le point d’équilibre entre pudeur et nécessité de montrer. Jusqu’au bout, le regard de Julien Gaspar-Oliveri reste profondément humain et même quand il trébuche, c’est plus par excès de sincérité.
