Gros casting, gros studio, grosse campagne marketing et gros talent derrière la caméra. Sur le papier, The End of Oak Street avait tout du projet à la mâchoire bien acérée. Dans ce cas, pourquoi obtenons nous un dentier flottant dans un verre d’eau plate ?
À force d’excaver toujours plus loin les derniers ossements d’une culture passée, il était évident de voir toute la structure nous tomber sur la gueule. The End of Oak Street se retrouve de fait enfermé dans son propre sarcophage : une momie poussiéreuse vouant un culte aux 80’s, sans autre désir que de faire dresser une demi-molle aux fans de Spielberg ou, plus largement, à tous ceux qui raffolent de ce cinéma fleurant bon les ameublements ringards, les Walkman, les battes de baseball et les cellules familiales en pleine implosion. Auscultons alors, si vous le voulez bien, la dernière œuvre de David Robert Mitchell qui, si elle n’est pas exempte de qualités, propose tout de même un joli bingo des tares et poncifs les plus horripilants de l’ère post-Stranger Things.
« Lorsqu’un mystérieux événement cosmique arrache Oak Street à sa paisible banlieue et la transporte vers un lieu inconnu, la famille Platt, désorientée dans ce nouvel environnement hostile, comprend vite qu’il leur faudra rester unis pour survivre. »

Le syndrome du rétroviseur
Tenter de trouver une cohérence dans la filmographie de David R. Mitchell reviendrait presque à parier sur un cheval à trois jambes. Si tous ses projets appartiennent à un genre différent, on serait néanmoins tenté d’y déceler une certaine forme de révérence.
D’évidence, It Follows est un hommage aux slashers, et plus particulièrement au Halloween de Carpenter, tandis que The Myth of the American Sleepover lorgne davantage vers cette errance adolescente propre à American Graffiti de Lucas. Quant à Under the Silver Lake, son scénario tarabiscoté, en forme de thriller fiévreux (pour ne pas dire lynchéen), n’est pas sans rappeler un certain Mulholland Drive. Autant de films qui dressent le portrait d’une carrière faite de témoignages, de déclarations d’amour à une certaine cinéphilie que le réalisateur s’échine à reproduire sous un vernis plus « contemporain ».
Or, The End of Oak Street semble inverser l’opération. Il n’est plus question de téléporter un genre dans une forme de modernité, mais bien de fabriquer un jouet appartenant à sa propre époque, de satisfaire une forme de « fan service » mal avisé. Pour le dire autrement, si Mitchell s’était ingénié, durant toute la première partie de sa filmographie, à dérober les codes des films qui l’ont vu grandir pour les calquer sur son XXIe siècle, il cède ici à la tentation du gros budget, lui permettant de donner chair à un caprice à la saveur décongelée.
Retours vers le futur
On ne le dira jamais assez, mais il est nécessaire de maintenir le feu dans l’âtre des contes, de les revisiter pour continuer à en faire battre le cœur. Il en est de même avec le cinéma et ses artisans qui ont besoin de s’accaparer le bâton du relais. Toutefois, si cette tournure prend les allures de simple paraphrase (d’autant plus lorsque le récit n’a aucune plus-value de se dérouler dans les 80’s, tant rien n’aurait changé au script si l’histoire avait existé au présent), il ne peut guère en ressortir quelque chose de louable.
À moins que l’artiste à la genèse du projet n’ait quelque chose à dire de nouveau sur l’époque qui l’a vu grandir, il faut au moins qu’il y apporte une vision originale. Seulement, de vision ou d’intention, il n’y a ici que l’ombre d’une ombre dans ce Oak Street.
Le trio Mitchell / Abrams / Giacchino avait pourtant réussi à nous faire frémir de hâte. Il faut dire que le pitch avait tout pour séduire à son tour. High concept s’il en est (une petite banlieue américaine sans histoire se retrouve projetée du jour au lendemain en plein jurassique), il est finalement desservi par une écriture cliché où les grosses ficelles poussent comme du chiendent, et par des acteurs aussi investis que des mannequins de devanture : McGregor est au plus bas de son talent et seule Hathaway tente comme elle peut de porter sur ses épaules ce navire branlant.

L’âge de l’extinction
Loin de simplement tirer sur l’ambulance, le film recèle tout de même quelques plans iconiques empruntant à la filmographie de De Palma, un moyen de souligner la fracture de la famille au sein du même cadre isolé ; on a également un quasi constant sur-jeu sur le second plan venant appuyer la présence des dinosaures et du danger qui affleure de toutes parts pour nos protagonistes travestis en simple bout de viande.
Toute une poignée d’effets nous rappellent bien heureusement que Mitchell est un cinéaste talentueux. Il en va de même pour cette volonté, par moments, de suggérer plus que de montrer ses créatures, léguant au film certaines de ses séquences les plus fortes. Or, à l’exception de ces quelques qualités éphémères, Oak Street reste indéniablement un tir manqué.
On a beau filmer en pellicule ou tenter de régénérer l’esprit des 80’s en invoquant çà et là une lumière spielbergienne, il en faut hélas bien plus pour donner chair à ce récit et colmater les brèches ; à l’image de ce couple que l’on peine à croire ou même à vouloir suivre, tant le sens du spectacle se révèle gauche. Admettons que c’est le symptôme de tous les high concepts : ils dépassent rarement l’extase du pitch. Et ce n’est probablement pas cette fin d’une mièvrerie à faire pâlir une ruche qui nous contredira.
En nous enfilant par un trou peu commode une gélule de Nostalgia 100% placebo, David R. Mitchell – largement plus à l’aise avec un maigre budget – nous offre ici la preuve que l’argent ne fait pas le bonheur. Votre vétérinaire vous le dira sûrement : ce film aboie plus qu’il ne mord !
P.S. : À l’instar d’un certain Mandalorian, il serait temps que les studios cessent de nous prendre pour des jambons en se permettant simplement de bercer le spectateur d’un arôme d’antan pour espérer l’appâter. Encore faut-il maîtriser les codes et les enjeux d’un spectacle grand public, sous peine de causer un malencontreux engourdissement dramatique à toute une salle.
