La femme qui s’est enfuie : La fugue et l’éternel retour

Deux mois après la diffusion dans les salles françaises de Hotel by the River, l’ultra productif Hong Sang-soo revient avec un nouvel opus de sa Nouvelle Vague korean-washée, l’énigmatique La femme qui s’est enfuie. Un film écrit, réalisé, monté et mis en musique par un HSS omnipotent, Ours d’argent du meilleur réalisateur à la Berlinale 2020.

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La femme qui s’est enfuie emprunte le même canevas que tous les autres films de Hong Sang-soo : de longs plans séquences qui filment des personnages qui parlent, mangent et boivent pendant plus d’une heure. Et il faut bien reconnaitre que c’est toujours étrangement attirant. En trois parties et trois unités de lieux (la campagne / la ville / le cinéma), l’héroïne Gamhee (Kim Minhee) déjeune successivement avec trois amies. Systématiquement, un homme les interrompt et transforme leur bucolique repas en évènement malaisant.

Arriver à tenir l’attention des spectateurs devant des plans-séquence statiques de plus de 10 minutes tient de la gageure. Le film est lent bien entendu, si lent que l’on a parfois l’impression que le chef opérateur s’est barré prendre un café en laissant sa caméra et les acteurs tourner. Lent mais captivant, au moment où l’on éprouve la curieuse sensation que les comédiens ne jouent pas, mais semblent réellement vivre cette histoire ennuyeuse et soporifique comme un dimanche dans le Cantal sud-coréen. La femme qui s’est enfuie touche à quelque chose de rare, où tout ce qui est filmé semble accidentel, comme jamais écrit, jamais voulu, jamais intentionnel. C’est une fugue sans démiurge, sans réalisateur – et ce n’est pourtant pas un film français. Par bribes, par flash, par moments, on a la sensation que ce qu’on voit à l’écran est vrai, que l’Art imite fidèlement la Nature.

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Hong Sang-soo s’amuse au montage, use de répétitions pour nous perdre dans ses trois séquences alcoolisées à fort degré de quiproquos éthyliques. On perd les enjeux, on rate la chronologie, on pense revivre les mêmes scènes, on se ressert à boire. On est perdu, on est ému, on est hilare, on ricane bêtement, on est satisfait, il faut bien s’occuper, il reste 45 minutes de film et la moitié de la salle de ciné s’est vidée. C’est du pur HSS, du Sang-soo de la veine.

Pourtant, tout n’est pas qu’une question d’ivresse. La séduction est au cœur du cinéma de Hong Sang-soo, et effet #MeToo ou curieuse coïncidence, cette séduction se transforme dans La femme qui s’est enfuie en prédation masculine. A travers l’utilisation des caméras de surveillances omniprésentes dans le film, sans scénario et avec un minimum d’effets, de rares intrusions musicales, à peine quelques zoom/dézoom truffaldien, les objectifs parviennent à suggérer qu’il existe un danger que ces personnages féminins doivent fuir. Quelque chose d’essentiellement oppressant et malaisant se noue derrière la banalité de ce quotidien et nous évoque par séquences, Caché de Michael Haneke, ou encore un De Palma-next door réalisé comme un téléfilm M6.

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Si vous ratez La femme qui s’est enfuie, ce n’est pas grave, Hong Sang-soo ressortira quasiment le même film dans un an. Cette répétition des motifs dans ses films, cet  autoplagiat, le réalisateur coréen s’en amuse, au point de filmer son propre film dans le film, dans la séquence du cinéma où Kim Minhee va voir son Woman on the Beach (2006). « Est-on sincère quand on se répète ? » demande un des hommes du film, comme si HSS interrogeait son art et questionnait avec malice ses propres spectateurs. Le démiurge perdrait-il spontanéité et fraicheur en filmant sans cesse l’éternel retour ? « Toutes les choses reviennent éternellement, et nous-même avec elles. » – Nietzsche.

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