À 30 ans, tout est encore possible – mais rien n’est plus jamais pareil. Les cicatrices marquent les corps et les cœurs, menaçant de s’ouvrir à tout moment. Avec Je vois des immeubles tomber comme la foudre, Clio Barnard pose une nouvelle brique à sa galerie de portraits tragiques.
La réalisatrice britannique n’en est pas à son coup d’essai. Après l’éclosion de l’adolescence à travers Le Géant égoïste ou l’âge mûr de Ali et Ava, elle s’attaque cette fois-ci à l’instabilité de l’âge adulte. Proche d’un coming of age, entre deuil de la jeunesse et crainte de la dépendance, Je vois des immeubles tomber comme la foudre dresse l’image d’une génération, d’une ville. A Birmingham, le soleil tente tant bien que mal de s’immiscer à travers les nuages, condamné par le temps.
« Patrick, Shiv, Rian, Oli et Conor ont grandi à Birmingham. Ils jouaient ensemble, séchaient les cours et rêvaient ensemble du futur. Aujourd’hui, ils ont trente ans et sont rattrapés par le quotidien. Seul Rian a quitté la ville et fait fortune à Londres. Quand il revient s’installer à Birmingham, les secrets enfouis refont surface. »

La nuit leur appartient
Même équipe de montage, même compositeur de musique, même sélection au Festival de Cannes (Quinzaine des cinéastes), avec Je vois des immeubles tomber comme la foudre, Clio Barnard joue sur un terrain qui est le sien. Marqué par la mise en scène très réaliste de la réalisatrice, le film affirme une réelle identité. Ici encore, ses choix sont assumés et ne manquent pas de style pour autant.
Avec sa scène d’introduction très rythmée en boite de nuit, la cinéaste saisit d’emblée l’attention des spectateur.ices. Les couleurs vives, les rires, les pas de danse, sont accompagnés d’une caméra hyper mobile. Se mouvant à travers les personnages, l’objectif prend corps. Nous, alors observateur.ices, tenons soudainement le rôle d’un personnage à part entière. Cet amuse bouche ne sera que l’avant goût de toute une déambulation.
La filmographie de la cinéaste britannique est particulièrement marquée par les chemins de traverse. Ses personnages sont toujours appelés à un point B, et èrent jusqu’à y parvenir. Semés d’embûches, leur parcours nous mènent inévitablement vers leurs peines enfouies. Film choral, comme pouvaient l’être Les Rayons Gamma ou La trilogie d’Oslo, Je vois des immeubles tomber comme la foudre rend compte des souffrances communes qui rendent si solitaires les petits gens des grandes villes.

Emportés par la foudre
À petits pas, les personnages se dirigent inévitablement vers une totale perte de contrôle et de soi. Si dans Le Géant Égoïste, la maladresse pouvait être excusée par le jeune âge des protagonistes, ici, la désillusion est totale. Le groupe que l’on imaginait si enjoué et soudé révèle rapidement une destinée bien plus tragique.
Dans cet engrenage dramatique, la réalisatrice manque toutefois de peindre le second plan de ses portraits. L’aspect « choral » du film n’est ainsi plus un outil mais une contrainte. Constamment filmé de face, les personnages se retrouvent enfermés dans le cadre autant que dans leur misère. Ce cloisonnement en devient étouffant, ne laissant que trop peu de place pour dévoiler l’ampleur du jeu des acteur.ices.
Si les personnages se perdent sur le chemin de la rédemption, la réalisatrice, elle, oublie malheureusement de remettre de l’essence en cours de route. Nous ne pouvons reprocher les couleurs ternes rattachées au climat britannique. Cependant, à travers sa mise en scène, Clio Barnard semble résolue au fait qu’il fera toujours gris au dessus des nuages. Un même thème musical récurant viendra confirmer cette idée et alourdir amèrement chaque silence.
