Häxan : À l’école des sorciers

En ce deuxième millénaire, le monde ensorcelé de Harry Potter fascine les jeunes – et moins jeunes – lecteurs, rêvant d’imiter leurs idoles Harry, Hermione et Ron, apprentis sorciers de leur état. Mais à travers les âges, sorcières et sorciers ne furent pas toujours perçus aussi positivement qu’à notre époque. Dans la majeure partie des siècles précédents, Harry aurait probablement fini écartelé par l’inquisition et Hermione, brulée sur un bucher par d’affreux Moldus. C’est cet âge de ténèbres, de peurs et superstitions que nous illustre Benjamin Christensen dans un surprenant film à sketches en 7 chapitres de 1922, remastérisé en DVD/Blu Ray par Potemkine Films.

Häxan, traduit en français par « La sorcellerie à travers les âges » est un film à la forme incertaine, quelque part entre le documentaire prétendument scientifique et l’œuvre de pure fiction. En effet, si Benjamin Christensen entame son long-métrage par une approche à la fois historique et didactique de cette croyance qu’est la sorcellerie, il embraye ensuite vers une reconstitution de scénettes horrifiques illustrant quelques tranches de vie maléfiques.

Cette partie a le mérite de mettre en perspective l’antériorité de cette magie noire – presque aussi vieille que l’humanité – et visant à convoquer esprits malins ou diaboliques, pour courber la trajectoire du destin. Mais elle ne constitue pas, loin de là, le segment le plus intéressant du film. Film muet oblige – le cinéma parlant est encore balbutiant à l’époque -, les explications textuelles se font par un enchaînement de cartons bien trop verbeux. En revanche, la partie fictionnelle mérite encore le coup d’œil.

C’est pas sorcier

Si Häxan possède un statut de film culte pour les amateurs du genre horrifique (le film aurait, parait-il, influencé Friedkin pour L’Exorciste et Hooper pour Massacre à la tronçonneuse), c’est que Christensen avait déjà un sens aigu de la mise en scène, bien plus que bon nombre de ses contemporains. Son défilé incessant de démons et créatures maléfiques, colorisées par des procédés ingénieux et avant-gardistes pour l’époque, provoque encore un frisson qui imprime la rétine et la mémoire du spectateur. Le réalisateur, allant jusqu’à incarner lui-même le diable, multiplie les cadres audacieux, acrobatiques, mystérieux et inquiétants. Il n’hésite pas à user d’un montage vigoureux, diabolique, pour produire ses effets, inaugurant ainsi une rythmique qui scandera bientôt tous les films d’horreur.

Au fond, le cinéma c’est pas sorcier ; mais pour parvenir à transmettre l’effroi à travers un écran, il y a tout de même quelque chose de magique. Pourtant, cette modernité formelle n’est même pas l’élément le plus étonnant du film. Celui-ci se dévoile au contraire, au cœur de sa diégèse.

Le diable au corps

De nos jours, nous avons pris l’habitude que le film de genre soit un porte-voix dénonçant les travers de nos sociétés – souvent de manière allégorique. Là encore Häxan surprend, car il défriche cette voie très tôt, avec un postulat féministe insoupçonné. «  La sorcière recevait la visite du diable durant la nuit. Aujourd’hui, ce n’est plus le démon, mais un acteur célèbre, un pasteur populaire, un médecin connu, qui vient troubler leurs nuits ». A travers ces mots, Christensen résume des siècles d’oppression masculine sur les femmes désireuses de liberté, hier accusées de sorcellerie, aujourd’hui « d’hystérie ».

Les chasses aux sorcières dépeintes dans Häxan, se révèlent alors comme le faux-nez religieux d’un patriarcat toxique, bien plus soucieux de contrôler les femmes que de maitriser les esprits. Néanmoins, ce que Christensen avait filmé en 1922, le monde d’aujourd’hui l’a-t-il seulement compris ?

Disponible en DVD/Blu Ray chez Potemkine Films

 

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