Hamnet de Chloé Zhao : Les Choses de la vie

Et si 2026 s’ouvrait avec l’un des films les plus attendus de ces dernières années ? Chloé Zhao relève le défi de mettre en image le succès littéraire Hamnet et nous le sert sur un plateau d’argent.

Voilà près de trois ans que le projet a été annoncé et que nous attendons patiemment que Chloé Zhao face son retour en salles après le triomphe de Nomadland (2020). C’est suite à l’appel de Steven Spielberg et Sam Mendes que la réalisatrice reçoit le projet en main. Une évidence pour les deux producteurs, convaincus par la capacité saisissante de Chloé Zhao à capturer le réel. Avec Hamnet, elle réalise son premier film d’époque, baigné d’un parfum féminin.

« Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché fait la connaissance d’Agnes (Jessie Buckley), jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will (Paul Mescal) tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel. »

© Universal Pictures France

Et l’Oscar est attribué à…

Tout porterait à croire qu’Hamnet est un pur produit marketing. Avec cette adaptation d’un succès littéraire avec sa réalisatrice comme son casting d’« étoiles montantes » et ses technicien.nes de haute voltige, Universal marque le début d’année avec une œuvre solide. Solide certes mais loin d’être démunie d’une sensibilité à fleur de peau. Chloé Zhao entreprend ici une nouvelle quête dans l’étroite lignée de ses tragédies familiales, et « Hamnet est l’aboutissement de ce périple » (dossier presse d’Universal Pictures France).

Mettre en scène le livre de Maggie O’Farrell n’était pas tâche facile. Au delà des attentes de nombreux.ses lecteur.ices, l’ouvrage se démarque par l’omniprésence de la nature. Si Chloé Zhao est habituée à rendre compte du monde tel qu’il nous entoure, dans sa brutalité comme sa pesanteur, c’est dans ici chaque branche, baie et mousse qui sont décrites.

Pourtant, aux côtés de l’autrice et de la cheffe décoratrice Fiona Crombie (La Favorite, Macbeth,…), la réalisatrice parvient à nous couper le souffle. Les tâches d’encre sur le papier prennent vie dans des décors parfaitement sans prétention. Loin des fresques monarchiques, c’est une Angleterre fragilisée par la peste et la pauvreté qui est ici dépeinte.

Ma sorcière bien aimée

Dans ce cadre écaillé, où les intérieurs semblent ombragés, naît pourtant la lumière. Au cœur d’une nature verdoyante, Agnès se présente comme un bourgeon en pleine éclosion. C’est par cette scène qu’Hamnet s’ouvre. Avec ce personnage, Chloé Zhao réécrit l’histoire d’un grand homme à travers les mots d’une autre femme (Maggie O’Farrell). Et nous ne vous surprendrons pas en confirmant une nouvelle fois que Jessie Buckley est simplement exceptionnelle dans ce rôle. La comédienne irlandaise parvient à saisir l’indomptable. La douceur de son sourire se mêle à la sauvagerie d’Agnès pour ne former qu’un. Une alchimie si totale que l’actrice affirme qu’elle aurait « tellement aimé l’avoir comme meilleure amie » (dossier presse d’Universal Pictures France).

Le rayonnement du jeu de Jessie Buckley contraste particulièrement avec l’aspect reclus et solitaire du personnage décrit dans l’ouvrage. Peut-être pourrons nous regretter cela au scénario : le lissage du personnage qui perd de sa mysticité. Alors presque décrite comme une sorcière, celle-ci est profondément attachée à la nature. Ici, peut-être en raison de la durée du film, Chloé Zhao ne parvient pas pleinement à lui lâcher la main, ni même la notre. Même si nous sommes parfois tenus à distance des personnages par les plans en contre plongées et les actions débordant en hors-champs, la première partie du film manque de temps mort. À la fois frustrant comme provocant, le rythme du film en devient insaisissable.

© Universal Pictures France

Le vent se lève

Si le film, comme le livre, finissent par saisir chaque explorateur.ice, c’est parce que leur partie finale est le déclencheur d’un torrent émotionnel. Tel un poison qui se dilate lentement à travers chacun de nos membres, jusqu’à trouver notre cœur, Hamnet n’est que le calme avant la tempête. Nous n’apercevons que trop tard l’épée de Damoclès pointée au dessus de notre tête. L’après-film en devient presque plus dur que le visionnage lui même.

D’une profonde beauté, la tragique fin d’Hamnet donne tout son sens à l’attente dans laquelle nous étions plongés. Paradoxalement à la distance jusqu’alors imposée – notamment avec le personnage de Will incarné par Paul Mescal, Chloé Zhao nous rappelle que rien n’est si loin, pas même la mort. Par les notes graves et déjà familières du compositeur Max Richter (The Leftovers, Ad Astra,…), elle tente de dévoiler l’antre d’un gouffre – semblerait-il être le notre. À travers le regard de cette mère écorchée et à l’instar de ses précédentes œuvres, la réalisatrice signe avec force un nouveau volet sur le drame de notre existence.

Adaptation parfaite de l’œuvre d’O’Farrell, Hamnet avance adagio, et s’inscrit en nous avec le temps. D’une époque à une autre, Chloé Zhao sacralise ce qui nous unit : la nature, l’âme comme l’art et la mort. Profondément féminine et touchante, cette réalisation donne un coup d’envoi retentissant pour cette nouvelle année cinématographique.

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