Après son mockumentaire The Moment, sorti exclusivement aux Etats-Unis, Charli XCX revient au cinéma à l’international avec Eruption, qu’elle a coécrit et coproduit. Présenté en première mondiale au Festival du film de Toronto 2025, le long métrage réalisé par Pete Ohs, hérite d’un style bien moins sulfureux que celui auquel nous avait régulièrement habitués la pop star.
Bien qu’auteur de cinq précédents long métrages, Pete Ohs jouit d’une notoriété bien plus discrète. Porté par des rencontres inattendues, il se lance dans Eruption, un projet bâti autour d’un sujet particulièrement singulier. Le réalisateur retrouve certains collaborateurs fidèles, comme Jeremy O. Harris, tout en s’ouvrant à de nouvelles présences, Charli XCX et Lena Góra, dont les différentes sensibilités nourrissent ce film tourné dans une langue étrangère pour lui.
Qu’est ce qui, dans le style apparemment unique de ce réalisateur, a séduit l’une des plus grandes stars du moment ? Pete Ohs affirme écrire ses scénarios au fil du tournage, mais cette méthode aboutit-elle à un résultat harmonieux une fois le film achevé ?
» Bethany (Charli XCX) est en vacances à Varsovie avec son fiancé lorsque son chemin recroise celui d’une amie, Nel (Lena Góra), avec qui elle entretenait une relation électrique. Au même moment, l’Etna entre en éruption. «

Esthétique underground
À travers une réalisation provocante et colorée, Eruption impose immédiatement une atmosphère singulière et affirmée. Pete Ohs fait vivre à son audience une véritable expérience sensorielle. Il dépasse les limites mystiques relativement simples de son histoire en y assujettissant un procédé technique pensé pour renforcer l’attachement aux personnages et à leur trajectoire. Par de brusques mouvements de caméra, le réalisateur mime physiquement les ressentis chaotiques de ses personnages, offrant une retranscription crue du vertige et de la confusion qu’ils expérimentent. Néanmoins, cette instabilité, bien que peu présente dans le métrage, rend le procédé davantage décontenançant qu’immersif. En rompant brutalement la fluidité du récit, elle suggère artificiellement une tension émotionnelle entre Nel et Bethany, que le film finit par parer d’une certaine opacité. Cet artifice nourrit l’incompréhension plutôt que l’adhésion affective du public, puisque son utilisation peine à soutenir la tension implicite recherchée par le scénario.
Cela n’atténue en rien le style graphique unique du long métrage qui s’offre une mise en scène certes minimaliste, mais profondément ancrée dans l’art urbain de Varsovie, véritable fond de toile du métrage. Chaque plan apparaît ainsi finement travaillé, esthétique grâce à ces cadres fixes mettant en valeur l’architecture brute aux teintes froides de la ville. Pete Ohs conserve une approche abstraite, par l’usage d’une lumière naturelle, participant activement à la charte visuelle du film et s’éloignant des représentations plus conventionnelles des grandes métropoles. Pour autant, le réalisateur n’exploite pas suffisamment les décors de Varsovie, contrairement à A Real Pain, réalisé par Jesse Eisenberg, qui la magnifiait avec bien plus d’ampleur.
Entre désir et destruction
Eruption tire également sa force de l’intensité des relations dépeintes. Pete Ohs entretient ainsi volontairement l’ambiguïté enivrante entourant Nel et Bethany afin de prolonger la dimension mystérieuse de son récit. Si cette approche constitue un véritable refus d’enfermer les expériences humaines dans des catégories figées, elle limite toutefois l’exploration émotionnelle des personnages ainsi que la portée réelle de leurs sentiments.
Ce choix nourrit également de nombreuses interrogations quant aux motivations profondes des protagonistes. Dans un premier temps, Bethany semble remettre en question son avenir uniquement en raison d’une connexion presque cosmique avec Nel. Mais cette relation devient progressivement un moyen d’échapper à ce qui l’étouffe, à mesure qu’elle prend conscience des conséquences destructrices des éruptions volcaniques dont elles s’estiment responsables. Le spectateur est alors amené à s’interroger sur Rob, son compagnon : se montre-t-il trop présent ou, au contraire, insuffisamment impliqué ? Ainsi, Eruption explore la crainte du « partenaire trop parfait » et finit parfois par se perdre dans une vision idéalisée des relations passionnelles.

Une quête de soi chaotique
Eruption se pose alors comme une quête identitaire aussi intense que destructrice, au cours de laquelle sa protagoniste traverse ce qui s’apparente à une crise de la trentaine. L’impulsivité qui émane de ses décisions se reflète efficacement dans un montage très séquencé, dont le manque de fluidité finit pourtant par trouver sa cohérence. Associé à cette esthétique singulière, le long métrage adopte les contours d’un post coming of age, où son héroïne tente désespérément de donner du sens au monde ainsi qu’à sa propre existence.
Par ailleurs, la présence récurrente d’un narrateur amplifie la singularité du film. Celui-ci intervient afin d’expliciter les actions des personnages et de guider la compréhension du spectateur, renforçant ainsi son implication émotionnelle. Si cette approche rappelle fortement certains procédés narratifs employés par Wes Anderson, le résultat demeure toutefois moins marquant qu’espéré. De même, malgré la participation exceptionnelle de deux compositeurs à la bande originale, celle-ci peine à laisser une empreinte durable.
Enfin, Charli XCX se fond aisément dans l’univers et les codes du film. Son identité musicale, profondément marquée par une culture pop expérimentale et underground, s’accorde avec la bande sonore ainsi qu’avec l’énergie sensorielle du métrage. Néanmoins sa prestation reste limitée par un matériau scénaristique insuffisamment développé. Les non-dits entourant son personnage, censés nourrir sa complexité émotionnelle, finissent alors par se perdre dans l’abstraction du récit.
