Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall : Cargo de nuit

Et non, ce n’est pas une tempête ou une machine dans nos têtes… mais l’étincelle Du fioul dans les artères qui s’apprête à carboniser nos fragiles émois. Aussi Fast que Furious, Pierre Le Gall a mis la main sur une précieuse dynamite et fonce à pleine vitesse vers nos cœurs.

Sans grande surprise… Ava Cahen et son équipe ont encore visé juste. Si le mois de mai rime avec Festival de Cannes, notre regard à nous se tourne traditionnellement vers la Semaine de la Critique. Remplis d’espoir, traversant les salles obscures, nous tendons l’oreille vers de nouvelles voix. De Charlotte Wells, Leonardo Van Dijl à Pauline Loquès, c’est au tour de Pierre Le Gall de graver son nom.

« Étienne (Alexis Manenti) est routier. Accroché à la route, il réduit sa vie affective à des rencontres anonymes et éphémères sur des parkings. Quand il croise Bartosz (Julian Swiezewski), un camionneur polonais, sa solitude est bouleversée. »

© Pan Distribution

Une longue autoroute tranquille

Oubliez tout ce que vous savez sur la route et laissez vous porter en pilote automatique. Pas d’excès de vitesse à la Baby Driver ou de coups bas à la Fury Road, Pierre Le Gall n’opte pas pour le cinéma de l’urgence. Pour le personnage d’Étienne, tout l’enjeu est de trouver la bonne place, entre les lignes. Dans son quotidien de routier, se confronte « d’un côté, ce chronomètre permanent dans la tête et le stress d’arriver à l’heure, et de l’autre, cette impression de temps qui s’allonge à l’infini sur la route entre chaque destination » – Pierre Le Gall © Pan Distribution.

Pour rendre compte de cette réelle dualité la caméra laisse parler les corps. Si les plans restent rarement figés, la caméra, elle, ne surjoue pas non plus. Pierre Le Gall voue une tendresse sincère à ses personnages et aux espaces et temps qu’ils traversent. Bien installés dans nos fauteuils, nous voilà hypnotisés par la chaleur réconfortante des couchés de soleil, le parfait mélange de la clarinette au synthétiseur et le scintillement étourdissant des lumières industrielles. Cette escapade émotionnelle sous fond de road movie est un vrai délice. Le conducteur laisse généreusement assez de place à nos interprétations et flâneries.

Boulevard de l’amour

À travers la pesanteur de la nuit, petit palais des insomniaques, se déploient des vies parallèles. Invités dans la cabine du camion d’Étienne tout au long du film, nous sommes au plus proche de son intimité et ses préoccupations. Nos yeux se posent sur ses mains cramponnées au volant, ses gestes familiers se reflétant dans le rétroviseur… mais aussi sur le trouble qui s’y introduit lors de ses rencontres avec Bartosz. Ce cadre à la fois étroit et privilégié, nous permet de nous questionner : « Quand on passe sa vie à travailler pour être libres et dignes, quel temps nous reste-t-il à offrir aux gens que l’on aime ? » – Pierre Le Gall.

Pour Étienne, l’autoroute ne rime pas avec les vacances. Les plages, les monts et merveilles, sont des paysages auxquels il n’a même jamais osé rêver. Ce premier long métrage, centré sur ce personnage si solitaire, déborde pourtant de solidarité. Du fioul dans les artères tire son essence même de la complémentarité de ses personnages incomplets. Les sentiers sinistrés se transforment en routes à voies multiples.  Leur générosité et leur simplicité tendent à rappeler les récits de A plein temps, Perfect Days ou Sorry We Missed you. En effet, Pierre Le Gall surprend par l’écriture et la direction de ses personnages principaux comme secondaires. Loin d’être de simples PNJ en arrière plan, il leur voue une réelle confiance.

© Pan Distribution

Le plein de super

Au delà de ses belles images, Du fioul dans les artères est également porté par la force de ses dialogues, qui décrocheront de vrais moments de communion à travers la salle de cinéma. Torturés par les kilomètres qui les séparent, Étienne et Bartosz tentent de survivre tant bien que mal à leurs sentiments par milliers. Les « je t’emmerde » résonnent comme des « je t’aime », accompagnés de quelques « tu me manques » qui retentissent en échos. La scène du pont, où leurs deux camions se croisent le temps d’un instant, a alors l’effet d’une montagne russe, tel un shot adrénaline piqué en plein cœur.

Nous le connaissions déjà, Alexis Manenti n’en est pas à son coup d’essai. Charmés par ses rôles à l’humanité débordante dans Dalva ou Le Ravissement, l’acteur « suscite [ici] la curiosité tout au long du film » – Pierre Le Gall. Les plans resserrés sur son visage le transforment en un être sauvage dont notre seul désir serait de tenter de le dompter, de le délivrer de sa carapace trop lourde à porter. Mais ce pouvoir réside entre les mains de Bartosz, mi-clown mi-routier au sourire attendrissant.

Comme une destination empruntée par curiosité, un virage au bout de l’autoroute assommante, Du fioul dans les artères est une sortie à ne pas manquer. Pierre Le Gall se hisse facilement en haut de notre podium avec un top départ plus que réussi. Ses deux co-pilotes ont fait chavirer nos cœurs, et croyez-le bien, nous serons les premiers spectateurs de leur prochaine course.

 

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