Dreams de Michel Franco : La Malédiction d’Icare

Après Memory, Michel Franco retrouve Jessica Chastain dans son nouveau film Dreams, présenté à la Berlinale 2025. Mais qu’est ce qu’un rêve, sinon la construction d’un imaginaire secrètement fantasmé par l’auteur de celui-ci ?

Et quel est le véritable “rêve” de ces protagonistes qui s’embarquent dans une relation dont tout porte à croire qu’elle ne mène nulle part ? Dreams pourrait être décrit comme la dure critique d’une relation hautement dysfonctionnelle, unissant une femme plus mûre à un partenaire plus jeune. Mais contrairement à Babygirl de Halina Reijn qui tentait de questionner la place de la femme dans la société par le biais de l’hyperbole, Michel Franco ancre son histoire dans un contexte politique réel et glaçant. 

« Fernando (Isaac Hernández), un jeune danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et d’une vie meilleure aux États-Unis. Convaincu que sa maîtresse, Jennifer (Jessica Chastain), une Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il quitte clandestinement son pays, échappant de justesse à la mort. Cependant, son arrivée vient bouleverser le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu’elle s’est construite. 

Image de Dreams. Jessica Chastain dans le rôle de Jennifer se tenant à l'extérieur d'un opéra de ballet, tenant son téléphone portable à l'oreille, en pleine discussion avec une personne que l'on devine à la fois au téléphone et en hors champs.
@ Metropolitan

Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu ?

De l’extérieur, cette relation est décriée à la fois par les proches de Jennifer et de Fernando. En raison du contexte géopolitique actuel, mais également à cause de leur différence d’âge et d’ethnie, explicitement méprisées. Franco interroge la facilité avec laquelle ces critères permettent de juger de la sincérité d’une relation. Durant toute la première partie du long métrage, il met à l’épreuve l’opinion globale. Il confère à cette relation une vraie substance, puisque les deux amants semblent sincèrement épris l’un de l’autre. Les moments partagés sont en effet, tendres, passionnels et densément chorégraphiés à travers des scènes de sexe très érotiques. Le sexe détient une importance évidente ici, et la façon dont il se pratique reflète brutalement le statut de leur couple à un moment T.

Paradoxalement, Michel Franco dépeint cette relation à travers un storytelling aussi épuré que ses cadres. Les personnages se présentent progressivement aux spectateurs. Le réalisateur fait ainsi fi de nombreux procédés scénaristiques classiques et faciles. Si les scènes à deux peuvent sembler longues, elles montrent précisément les intentions profondes des personnages. Notamment sur la manière dont leur position sociale influence leur relation. Par ailleurs, Dreams est un film majoritairement très silencieux : cette absence de musiques additionnelles laisse pleinement place au jeu des acteurs, lequel gagne en intensité et en signification. 

Cliché quand tu nous tiens

Malgré l’édification de personnages complexes et non manichéens, Michel Franco semble malheureusement renforcer des clichés figés. La fondation dirigée par Jennifer se révèle faussement philanthropique et cette dernière témoigne d’un manque de considération équitable envers son conjoint. D’ailleurs, elle ne lui avoue jamais clairement ses véritables intentions quant à l’évolution de leur relation. Face à la violence des mensonges de Jennifer à son encontre, Fernando se tourne vers une violence physique, une réaction qui paraît presque attendue de sa part. Ils en paient tous deux le prix fort et leur rêve ultime se voit irrémédiablement détruit. Comme pour renforcer l’idée que leur couple ne peut résister aux forces systémiques extérieures  agissant irrémédiablement contre eux.

Il est évident que Michel Franco ne cherche pas consciemment à reconduire des stéréotypes raciaux. Pourtant, le réalisateur se perd quelque peu dans son intention finale, tant cette dérive sordide semble les renforcer. La violence morale subie par Fernando se voit ainsi jugée moins sévèrement que la violence physique qu’il inflige, créant un déséquilibre problématique.

Relation à contre-pied

De ce fait, Dreams est un film qui dénonce les lois frontalement anti migratoires sévissant aux Etats-Unis. Michel Franco démontre l’ensemble des conséquences discriminatoires qui se répercutent, à différents niveaux, sur la vie des immigrés. La majorité des hispanophones du récit occupent des métiers considérés comme ingrats et sont vivement critiqués dès qu’ils aspirent à une quelconque évolution sociale. Michel Franco montre ainsi à quel point la société déforme le concept de méritocratie qu’elle prétend plébisciter. 

Par l’usage quasi constant de plans larges, Michel Franco cible en priorité les réactions et les expressions de ses personnages, qui affirment inconsciemment, à chaque déclaration et à chaque geste, le déséquilibre émanant de leur relation. La caméra du cinéaste prend part au récit de manière singulière en incarnant un troisième personnage muet et invisible, qui accentue les divergences idéologiques qui animent le duo. La mise en scène, privilégiant la lumière naturelle, ancre non seulement cette histoire dans le réel, mais reflète aussi avec rigueur les troubles moraux que les protagonistes ne parviennent pas à apaiser. Michel Franco éclaire enfin son récit par une illusion d’équité, se manifestant à travers diverses formes techniques du film et cherchant à masquer cette rigidité idéologique.

Jessica Chastain impressionne par la maîtrise avec laquelle elle incarne la complexité de son personnage. Isaac Hernàndez donne vie à une histoire, tout aussi touchante que troublante, qui fait figure de représentation. 

Dreams repose sur un dispositif technique minimaliste, paradoxalement mis au service d’un récit d’une grande dureté. Michel Franco captive son audience à travers la critique morale d’une relation survoltée, qui en dit long sur l’état de la société de nos jours. Néanmoins ce choix final laisse quelque peu le spectateur sur sa faim.

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