Cure : L’insoutenable poids de la nature humaine

Un officier de police, Takabe, enquête sur une série de meurtres dont les victimes sont retrouvées avec une croix gravée dans le cou. Un jour, un jeune vagabond est arrêté près de l’endroit où a été retrouvé le dernier corps. Il est vite identifié comme un ancien étudiant en psychologie, devenu fou et ayant d’inquiétants pouvoirs hypnotiques, lui permettant de pousser des gens à commettre des actes criminels…

Détournant les codes du thriller hollywoodien et les acclimatant au Japon, Kurosawa offre avec Cure un film de tueur en série qui déconstruit son propre genre. Film sensoriel avant tout, Cure est un passage obligatoire pour quiconque tenterait de comprendre en profondeur la filmographie du réalisateur. Cure pourrait s’apparenter à un simple film de tueur en série, qu’il serait déjà excellent en soi. Seulement, Kurosawa saupoudre le film avec un récit fantastique et social. Prenant à bras le corps le genre du thriller, le réalisateur incorpore à Cure un dialogue sur l’évolution de son pays. Dans son approche, Cure se rapproche de Théorème (1968) de Pasolini. Un homme qui vient déstabiliser l’ordre établi, composante essentielle du genre fantastique.

L’hypnotique dédale de l’âme humaine

Kurosawa fait de Cure une oeuvre opaque, dense et pourtant épurée à l’extrême dans ses effets. Le réalisateur finit par envoûter le spectateur de la même manière que Mamiya vient envoûter ses futures victimes, les rendant coupables. Kurosawa nous met ainsi dans la confidence. La confidence d’un thriller social qui déconstruit l’évolution d’un pays et ses mœurs, les mettant sous la lumière blafarde de cette ville fantôme que le film dépeint.

Sous les yeux anesthésiés des spectateurs se dessine en premier temps un pur film policier, dans la même veine qu’un Seven de Fincher. Et plus les minutes s’enchaînent, plus les masques tombent. Le « simple » film de tueur en série revêt un habit particulièrement flou, vaporeux, abstrait. Kurosawa ébauche alors les traits d’un film anxiogène, d’une lenteur morbide, et vient alors nous aspirer dans les tréfonds de l’âme humaine et de ce qu’elle a de pire. Les meurtres se ressemblent mais les tueurs sont différents, tous retrouvés apeurés sur les lieux du crime. Rien ne colle, et pourtant tout se superpose, tout se rejoint et tout finit par avoir un sens abstrait et brumeux.

Kurosawa vient coller à la peau du spectateur une peur souterraine, d’une opacité désarmante. Cure s’infiltre dans l’air comme le Mal qui s’insinue dans chacun de nous et s’interroge sur cette fascination que nous avons pour lui. La scène où nous croisons pour la première fois le tueur en série, Mamiya, en est la preuve. Un plan séquence qui fait de lui un fantôme, un spectre au sein de la société qui va et vient à sa guise. Il n’est alors pas représenté comme un tueur ordinaire, mais comme l’idée même du Mal, celui qui sommeille en chacun de nous. Mamiya est là pour révéler. C’est un antagoniste spectral, une ombre qui met en lumière la vraie nature de l’Homme. Et comme son antagoniste, le film se transforme à son arrivée. Comme s’il venait d’hypnotiser l’histoire à son tour, et que tout finissait par s’allumer d’une autre lumière.

Avec Cure, Kurosawa signe probablement son film le plus aboutit, le plus dense, le plus vaporeux et le plus intéressant. Un aspect profondément humain qui tinte le long métrage de nouvelles couleurs, bien plus incisives. A l’instar de Memories of Murder de Bong Joon-ho, qui faisait déjà état de la société coréenne sous couvert de chasse à l’homme, Kiyoshi Kurosawa fait un état des lieux de la société japonaise au travers d’une enquête policière, et c’est toujours autant fascinant de s’y replonger.

Un film ambitieux, sérieux, lugubre et toujours pertinent, disponible en blu-ray depuis le 28 juillet.

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