Plus de sept ans après Don’t Worry, We Won’t Get Far on Foot, Gus Van Sant est de retour avec La Corde au Cou, inspiré de l’histoire d’un homme désespéré qui a un jour laissé éclater sa colère.
Tout au long de sa carrière, le réalisateur américain Gus Van Sant nous a raconté le réel. Que ce soit dans Elephant, qui relate la tuerie de Columbine en 1999, ou dans Harvey Milk, qui retrace une partie de la vie du premier homme politique américain ouvertement homosexuel. La Corde au Cou s’inscrit dans cette lignée de films.
« Ceci est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt. À Indianapolis, le 8 février 1977, il kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Il réclame 5 millions de dollars et des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp. Tony est-il un criminel ou simplement une victime qui réclame justice ? »

David contre Goliath
Le grésillement d’un vinyle lancé sur les ondes, les couleurs chaudes de l’image et la voix suave, profonde de Colman Domingo alias DJ Temple nous embarque immédiatement dans un ailleurs. Celui de l’Amérique des années 70, où le rêve semble encore possible. À l’intérieur de sa voiture, Bill Skarsgård, alias Tony Kiritsis, affublé d’une petite moustache et d’une chemise verte satinée, semble nerveux. Un long colis sous le bras, il pénètre dans le bâtiment de la Meridian Mortgage Company, comme un certain Al Pacino pénétrait dans une banque dans Un après-midi de chien. Sans être dans l’émotion brute de ce chef d’œuvre, La Corde au cou tente de nous raconter une époque. Et peut être la fin de cette dernière.
Derrière cette image en forme d’hommage au film de Sidney Lumet, se cache un lien thématique, celui de David contre Goliath. Celui de gens au bord de la falaise, prêts à franchir la ligne rouge face à un système construit pour les riches et une société écrasante. Une troublante coïncidence veut que le film de Gus Van Sant, inspiré d’un fait divers qui a marqué l’Amérique dans les années 70, ait été tourné au moment de l’assassinat de Brian Thompson, directeur général de UnitedHealthcare, par un homme dont les motivations résonnent avec La Corde au cou. « Il y a eu d’étranges parallèles entre le sujet que nous tournions et des événements en train de se dérouler. Cela a rendu notre film à la fois pertinent et inconfortable », explique Gus Van Sant.
Quand Pennywise rencontre Stranger Things
La Corde au cou est le 6e long-métrage dans lequel joue Dacre Montgomery, alias Billy dans Stranger Things. Et il pourrait être le tournant de sa carrière. Exit le frère toxique à la coupe mulet, il est méconnaissable en fils d’un riche financier, croyant et dégarni. Sa performance tout en retenue détonne vis à vis de celle beaucoup plus théâtrale de Bill Skarsgård, beaucoup plus jeune que le vrai Tony Kiritsis. « C’était une façon de s’éloigner de quelque chose que j’avais déjà vu : l’homme en colère de 45 ans. Donc j’ai trouvé plus intéressant de filmer un homme en colère de 35 ans« , précise le réalisateur.
Celui qui a joué le clown Pennywise, livre une performance solide ponctuée par quelques moments où les vicissitudes du personnage se montrent plus intérieures. On se délectera aussi des deux apparitions espiègles d’Al Pacino, dans le rôle du père de Montgomery. La première nous permet de cerner le personnage pointilleux qu’il endosse. La seconde nous fait osciller entre rire amusé et horrifié.

Justice pour tous
Les deux scènes de Pacino sont filmées de façon plus ample qui dénote du reste du film. Comme pour accentuer le détachement de ce père face à l’effroyable situation de son fils. Arnaud Potier (un directeur de la photographie français) et ses équipes ont en effet fait le choix d’incorporer beaucoup de gros plans où les personnages remplissent l’écran. Cette utilisation crée une certaine tension. Le tout en augmentant le sentiment d’oppression vécu par les deux protagonistes, dans des dimensions bien différentes. Tony dans sa vie, accablé par les dettes, Robert à ce moment T, retenu en otage.
Jusqu’à la conclusion, aussi loufoque que réelle qui voit le preneur d’otage voler la vedette à John Wayne (rien que cela), Gus Van Sant ne choisit pas son camp. Il revendique, une nouvelle fois, même lorsqu’il débarque au dernier moment sur un projet, le caractère politique de son cinéma.
